En vrac

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Jury

"Je suis doué d'une sensibilité absurde, ce qui érafle les autres, me déchire." Flaubert, correspondance  [+]

Image de Eté 2016
« Un mot et tout est perdu. Un mot et tout est sauvé. »
André Breton

Lili voudrait crier. Sa gorge est sèche, son palais brûle. L’atmosphère est moite. L’été a recouvert la ville d’une sorte de chape de plomb invisible. Les pavés transpirent. Le sol gémit. La nuit l’avale puis la recrache quelques mètres plus loin. Les battements de son cœur se propagent partout sur le bitume tandis qu’elle s’engouffre dans les entrailles de la ligne quatre, au coin de Châtelet.

Les portes se referment.

Inspiration.
Expiration.

Bip Bip.

Inspiration.
Expiration.

Le monstre de ferraille démarre. Au fond du wagon, un mec en costard bleu jette des coups d’œil inquiets à sa Rolex.
Elle décide de s'asseoir à l’autre extrémité de la rame, dans le sens de la marche. Elle ferme les yeux quelques instants, bercée par le bruissement métallique des roues sur les rails et les chuchotements du monde qu’elle devine quelques mètres plus haut. Lorsqu’elle les ouvre de nouveau, l’homme d’affaire a disparu, la laissant seule face à son reflet qui se projette par intermittence contre les vitres crasseuses.
Le métro s’arrête.

Elle descend à Saint-Michel, comme par habitude. Appuyée contre un abri bus, elle fait l’inventaire de ce qu’il reste de sa vie.
Sept culottes. Trois soutiens gorges. Deux pantalons. Trois paires de chaussettes. Un gilet. Un pull. Un tube de fond de teint au trois-quarts vide. Son mascara. Son rouge à lèvres. Ses cigarettes. Son portefeuille. Au fond, un vieux miroir offert par Sephora.

Elle se dit que le reste de sa vie, c’est bien peu de choses finalement. Même que ça tient dans un sac de sport bon marché. C’est drôle. Triste. Et tellement con que ça lui donne presque envie de rire.

Un mot et tout est perdu.
Un mot et tout est sauvé.

Elle passe devant une vieille bâtisse de trois étages. Une banderole « maintien des urgences » est accrochée sur la façade, de gros caractères rouges, sur un tissu blanc.
Puis elle se décide à franchir la porte du bar qui fait l’angle.
Il est calme pour un vendredi soir. Un trentenaire blondinet crache ses poumons en parlant au couple qui lui fait face, visiblement décidé à terminer son histoire malgré les quintes de toux qui hachent ses phrases.
Elle s’affale au fond d’une chaise, commande un mojito, agrippe la paille de toutes ses forces et lui fait faire des va-et-vient au beau milieu de la glace pilée. Le regard plongé dans le rhum, les basses plein les oreilles, elle se dit qu’on ne s’habitue pas.
Oh non, ce sont des foutaises tout ça. On ne s’habitue pas à la peine. C’est un poison qui s’infiltre dans nos veines, reste terré parfois des années avant de refaire surface.
Elle fragilise, grignote. Parfois elle se fond dans le décor, épouse chaque centimètre carré de nos membres, en adopte la forme, la substance, devient la matière, le moteur, le poumon.
Mais on ne s’habitue jamais à elle. Ni aux adieux. Ils sont plus forts, plus grands que nous, nous dépassent chaque fois.
Lili voudrait rembobiner, couper des bouts. Et pourtant elle les a vus. Elle les a comptés, additionnés, les uns après les autres pendant des jours. Des jours qui se sont défilés, sont devenus des mois lourds qui ont fini par s’évider en flots au-dessus de sa tête.
Le pressentiment, les regards fuyants, les mots jetés à même le sol qui sonnent faux, l’éraillement, l’incompréhension, les étreintes devenus gauches et les corps lourds : tout, tout y était.
Elle a tout vu mais n’a pas voulu voir. Elle voulait qu’il s’accroche, l’accroche, la main dans la sienne.
Encore.
Et quand il lui a demandé de faire son sac elle est restée là, les bras ballants, muette, interdite, comme une conne.
Elle n’a pas su, elle n’a pas su quoi dire.

Un mot et tout est perdu.
Lili, elle n’a jamais su trouver les mots.

Elle paie son verre et quitte le bar. Dehors l’air est plus doux, rafraîchit, presque respirable. Elle marche le long des quais longtemps, très longtemps, en laissant des bouts de passé s’échouer sur les berges au rythme de ses pas.
Attirée par des lumières qui embrasent le ciel, elle finit par lever les yeux.
Les feux crépitent puis s’évanouissent dans la Seine. Elle sent la chaleur se rapprocher d’elle, la prendre au corps, de plus en plus près.
Elle devine les silhouettes, le bruit, l’effervescence, l’étourdissement, à quelques mètres.
Tout est changé, mais rien ne l’est.
Le 14 juillet est toujours là, il danse devant elle.
La date est ancrée au marqueur indélébile dans le calendrier, depuis des siècles.
À jamais.
Quoi qu’il arrive.
Elle s’assoit en tailleur dans l’herbe fraîche, l’esprit encore en vrac, mais apaisé.
Quoi qu’il arrive demain le soleil se lèvera.
Encore.

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