2
min

En terre hostile, le train-train quotidien

Image de pourquoipas

pourquoipas

0 lecture

0

Tous les jours c'est la même chose. Je commence par geler pendant près de dix minutes à l'arrêt de bus, car celui-ci n'est, de mémoire d'homme, jamais arrivé à l'heure. Lorsque celui-ci arrive enfin après m'avoir laissé le temps de copieusement l'insulter, je me console en me disant qu'au moins j'arrive toujours à obtenir une place assise, car je prends le bus à un des premiers arrêts de la ligne. Tout le monde n'a pas cette chance. Plus on approche de la ville et plus les gens sont entassés, parfois au point qu'il en devient difficile pour les derniers venus d'entrer. On dirait des sardines à huiles dans une boîte de conserve d'ailleurs, parfois, même l'odeur y est.

Arrivé à la gare, je me dirige vers le quai et je profite des quelques minutes d'attente pour fumer une cigarette. Cela me laisse l'occasion de passer ma rage matinale en critiquant acerbement tous les gens dont la tête ou le style ne me revienne pas. Alors le train arrive et j'assiste à un nouveau spectacle émerveillant. Les gens, qui tentent tant bien que mal de sortir de leur wagon, se retrouvent bloqués par une masse humaine se pressant d'effectuer le chemin inverse. C'est un festival de coups de coude que les gens interprètent pour être les premiers à se faire percuter par ceux qui sortent. Lorsqu'enfin une ouverture se présente à eux, ils se ruent à l'intérieur, se jetant sur le premier compartiment où tous les sièges sont libres afin d'en occuper le plus possible comme pour marquer leur territoire. Les techniques d'intimidation sont multiples : s'assoir dans le bord afin de bloquer la place côté fenêtre, déposer ses affaires sur le siège d'en face ou encore s'étendre de tout son long afin de créer une barrière naturelle à l'aide de ses jambes. Là, il devient très intéressant d'observer le comportement des retardataires qui, tels des vautours, cherche un reste sur lequel se rabattre. Les plus courageux font l'affront de demander aux heureux propriétaires terriens s'ils auraient l'obligeance de leur céder un morceau de terrain, alors que les autres déambulent dans les couloirs tels des âmes perdues dans l'espoir de trouver enfin un havre de paix. J'appelle cela la sélection naturelle... Je ressens un mépris immense pour les gens qui préfère offrir une place à leur sac qu'à un de leurs congénères. C'est pourquoi, avec un plaisir non moins immense, je me dirige généralement vers la première personne que je surprends à se mettre un peu trop à l'aise afin de lui demander si la place à côté d'elle est libre. Ensuite je prends grand soin de m'étaler plus que nécessaire afin que son trajet ne soit surtout pas trop confortable.

"Prochain arrêt, Bern..." Ces mots annoncent le départ d'une nouvelle épreuve. Les mêmes personnes qui, une demi-heure auparavant, se bousculait pour entrer en premier et obtenir une place assise, se batte maintenant pour être les premiers à en sortir, même si cela implique d'attendre debout devant les portes. Après m'être débrouillé pour accéder à la sortie, j'affronte une des étapes les plus difficiles de mon trajet quotidien ; le changement de quai. Me voilà précipité dans un fleuve ininterrompu de voyageurs tous plus pressés les uns que les autres. Un véritable slalom commence alors pour esquiver les fous furieux qui foncent à travers la gare, comptant sur les autres pour éviter les collisions. Des échanges de regards dignes du Far-West se multiplient afin de savoir qui va se détourner de son chemin le premier. L'anticipation ! Anticiper les réactions de l'ennemi est essentiel pour prendre la bonne décision dans le choix cornélien qui se présente à vous : "je passe à gauche ou à droite ?" Pour ma part, je compte facilement une dizaine de duel en une traversée de gare. Lorsque je suis enfin arrivé sur le nouveau quai, j'éprouve une satisfaction comparable à celle que l'on pourrait ressentir en achevant un marathon. Enfin le repos que j'affectionne tant.
0

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,