En roue libre

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J'écris pour inventer des libertés, pour m'approprier les pleins pouvoirs, pour (m'auto)critiquer, pour (me)sauver, pour (me)venger...mais aussi pour déterrer et dompter les monstres (intérieurs)  [+]

L'école jouxtait la vallée. Lorsque la cloche sonnait l'heure de la liberté, nous nous rassemblions et entamions notre marche tous ensemble, à la queue leu leu comme si nous étions encordés les uns aux autres pour une ascension périlleuse.
Les courbes de cette vallée étaient douces et vertes. Et d'une beauté simple. Tranquille et paisible. Parfois, nous courbions l'échine pour passer sous les branches basses des oliviers. Nous ralentissions un peu la cadence et nous en profitions alors pour savourer le paysage. Lentement, le goudron de la cour de récréation disparaissait derrière un écrin de verdure et aussi de notre souvenir, du moins le temps de cette escapade. Car nous retrouverions immuablement la cour le lendemain.

Dans cet éden, il y avait un mur de pierres sèches. Il marquait le bout du monde. Ce mur aux pierres bancales, mais à leur place dans cet édifice, était la frontière. C'était pile à cet endroit que nous nous dispersions. Que nous rompions, sans scrupule, la chaîne que nous formions alors. Pour nous lancer dans l'aventure !

Nous avions dix ans. Nous, les garçons, étions persuadés que nous étions plus forts que tous les autres. Et surtout que les filles.
Ce muret était une montagne à gravir. Nous l'escaladions à la force de nos menus bras et une fois élevés, imbus de notre vaillance, nous tendions les mains aux filles bien en peine de nous rejoindre avec leurs belles robes aux multiples volants qui les entravaient. Déjà, nous nous essayions à la galanterie !
Les filles, en proie au vertige, restaient assises au bord du vide, tout en se confiant des secrets à ne répéter à personne, surtout pas aux grands, et attendaient que nous en ayons fini avec nos actes de bravoure.

Car, nous pensions être fort braves de défier ainsi le ciel et la terre, hissés sur ce mur de pierres sèches. Nos bras grands ouverts embrassaient et enlaçaient le monde. Nous ne tombions jamais. Car nous nous précipitions dans un même élan sur le tapis rassurant tissé d'herbes épaisses et grasses en contrebas.
Nous semblions des héros aux yeux des filles que nous accueillions dans nos bras lors de leur descente malaisée du muret.
Nous débouchions ensuite sur une prairie en pente douce. Là, les filles nous laissaient en plan et, main dans la main, couraient sous le soleil couchant de cette journée d'enfance. Les plus maladroites disparaissaient presque entièrement sous les hautes herbes en tombant. De peur de les perdre, nous tentions de les compter, mais toujours, en bifurquant ici ou là, elles faussaient nos comptes et alimentaient notre angoisse.
Nous ne pouvions les suivre. Elles se déplaçaient si vite ! Soit à l'unisson, soit en revenant sur leurs pas, soit en groupe, soit seules. Aucune ne menait le groupe. Elles se déplaçaient comme un banc de poissons pour une destination connue d'elles seules.
La prairie était parsemée de prés et de champs. À cette époque de l'année, les herbes à foin étaient hautes et fragiles. Les petits pieds des filles les écrasaient sans scrupule, créant ainsi des chemins chaotiques que nous, les garçons, empruntions aisément. Chacun de nous portait le plus jeune ou le plus petit, si bien que nous ressemblions aux yeux des filles à quelque bête mythologique à deux têtes. À notre vue, simulant la peur à la perfection, elles fuyaient, mais en éclatant d'un rire qui montait jusqu'au ciel.

Nous étions des enfants qui passaient dans cet écrin de verdure avec une légèreté et une souplesse comparable à celle de la brise. Nos pieds ne laissaient pas d'empreintes bien longtemps : le lendemain, nous retrouvions tous notre vallée intacte, sans pli ni ride.
Puis la fraîcheur du début de soirée timide montait peu à peu. Le soleil disparaissait derrière la colline et les ombres croissantes des arbres nous faisaient nous sentir plus petits encore. Nous en profitions pour reprendre notre souffle : sous nos allures décontractées, nos activités en plein air s'apparentaient à du sport !
De poissons, les filles devenaient parfois des oiseaux. Tout à coup silencieuses mais unies, elles se rassemblaient toutes pour esquisser quelques pas ailés d'une danse que nous, les garçons, ne connaissions pas. Elles foulaient l'herbe avec légèreté, nous invitant d'un geste à les rejoindre ; penauds devant tant de charme, nous tentions de suivre la cadence, mais à distance.
C'était le printemps de nos dix ans. Et les filles nous faisaient croire que nous étions plus forts qu'elles. Tout le temps et dans toutes les disciplines.
Notre escapade s'achevait immuablement avec le jeu de la roue. En tant que garçons vifs et rapides, nous la faisions à toute vitesse. Forcément, les filles se moquaient de nous en reprochant à nos jambes de ne pas monter assez haut. Quant à elles, les mains par terre, une jambe montant lentement, l'autre suivant tout aussi lentement comme deux rayons d'une roue tournant au ralenti, semblaient, de la pointe de leurs pieds, prendre le temps de chatouiller le ciel. C'est vrai qu'elles la faisaient à la perfection, mais nous étions trop fiers pour le leur dire. Alors, nous aussi, nous nous moquions d'elles.
Mais comme nous ne pouvions attaquer leur technique, nous ricanions bêtement à la vue de leur culotte quand leur robe retombait sur leur tête.

Le monde était plein d'enfants alors. Ce n'était pas leur nombre qui était étonnant, mais cette vitalité commune. Nos grands yeux avides de savoir et de comprendre ne formaient qu'un regard, notre bouche aux dents de lait blanches et parfaites ou absentes, car tombées, ne formait qu'un sourire bienveillant.
Et nos éclats de rire étaient autant de promesses d'un avenir radieux.

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Michu Brochel · il y a
Nostalgique ? Oui, mais pas de l'époque, de la jeunesse écoulée.
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Denys de Jovilliers · il y a
Merci pour ce moment de poésie et de fraîcheur !
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michel jarrié · il y a
Du plaisir, tant à vous retrouver Sylvie, qu'à lire cette belle évocation. Vous glisser dans les bottes d'un garçon vous va au mieux.
Bonne journée

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Merlin Merlinéa · il y a
Je peux venir jouer aussi ?!
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Utilisateur désactivé · il y a
agréable comme la brise qui accompagne cris de joie et mots si purs d'une enfance qui file trop vite
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prijgany prijgany · il y a
Super bien relaté, cet hymne à l'enfance, Sylvie ; comme une musique aux sons si particuliers, qu'ils resteront à jamais gravés en nous, en toute innocence,
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Sylvie Loy · il y a
Merci infiniment Prijgany !
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Utilisateur désactivé · il y a
un magnifique texte nostalgique mêlant aussi bonheur et joie de vivre bravo belle soirée Sylvie
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Sylvie Loy · il y a
Merci Béa et bonne soirée chez toi aussi !
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JPB · il y a
C'est bon de lire un texte où l'on ne se prend pas la tête. Sympa !!!
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Sylvie Loy · il y a
Hé hé merci JBP !
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JPB · il y a
Avec plaisir...
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Paul Marie · il y a
que de nostalgie, mais aussi de joie de vivre !
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Sylvie Loy · il y a
Merci Polo !
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Utilisateur désactivé · il y a
Une enfance bien loin de celle d'aujourd'hui... j'ai adoré, merci Sylvie et bravo pour le souvenir d'une véritable enfance.
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Sylvie Loy · il y a
C'est dans ce but que je l'ai écrit. Pour que nos jeunes réalisent que jouer est plus constructif que rester derrière des écrans, passifs, à jouer à des jeux ...
Merci Lise !

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