En plein vol

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J'aime la solitude qui permet le rêve et l'évasion, les rencontres qui font grandir, la vie qui chaque jour me surprend. J'écris aussi parfois  [+]

Image de Été 2021
L'avion avait soudain perdu de l'altitude, il penchait dangereusement à gauche et tel un chœur à l'unisson les passagers avaient détaché leurs ceintures pour se ruer vers la droite. Ils caressaient l'immense espoir que le poids de leurs corps aurait raison de la bête, malheureusement même les plus enrobés s'avéraient incapables de maîtriser la masse étrangère à leurs efforts aussi vains que pathétiques.
Il ne s'agissait pas d'un simple trou d'air, l'avion ressemblait à une feuille morte dans le vent d'automne et le silence des moteurs inquiétait hommes et femmes, personne ne pipait mot, ni les plus diserts qui habituellement savaient tout sur tout, ni les pies jacasses à la voix aigrelette. Seuls les enfants s'amusaient de l'aventure, fiers à l'idée de ce qu'ils raconteraient à leurs copains lors de la prochaine rentrée. Ils se projetaient vers l'avenir, innocents et confiants dans la vie qu'on leur avait dessinée à larges traits de projets et de promesses.
Dans le couloir les hôtesses accouraient, s'agrippant aux accoudoirs elles affichaient la figure de circonstance, un visage de mime dénué de toute émotion, apportant qui un verre d'eau, qui un sac en papier de leurs mains gantées de blanc, un steward galonné déroulait à nouveau les arcanes du gilet de sauvetage et du masque à oxygène qui ne manquerait pas de tomber par magie le moment venu. Et cette fois, chacun écoutait, arrimé à ce morceau de nylon fluo, à l'embout de plastique qui devait les sauver de la noyade.
En effet nous survolions l'océan. Personne ne voulait imaginer le froid qui nous saisirait si nous échappions à la pression de la carlingue écrasée sur les flots, si même nous ne mourions pas de frayeur avant d'atteindre l'eau salée. La mer signifiait la plage où nous devions nous offrir aux caresses d'un soleil généreux, enduisant nos corps pâles d'un baume protecteur. Et soudain, ce même océan devenait l'ennemi, un repaire maléfique d'animaux aux crocs acérés, vagues en furie, abysses noirs et glacés. Un maelstrom de beauté sauvage, envoûtant, où les spectres d'une épave échouée dans un autre siècle nous attendaient, bras ouverts et faciès grimaçants de gargouilles.
Je me revoyais, valise béante au milieu de la chambre, hésitant à ajouter un lainage, une énième paire de sandales. L'esprit s'agite et tournoie quand on va perdre la vie. Certains dégainaient leurs téléphones pour une ultime parole – oui je pense à toi..., je vais mourir et je voulais te dire..., tu es absent et je te laisse un message... — Phrases décousues, langage universel de l'amour. J'appelai ma concierge pour qu'elle transmette mes adieux à Mélo, mon jeune chat, elle pleurait et reniflait, et je ne comprenais pas si elle était triste pour moi ou ennuyée à l'idée de garder le félin plus longtemps que prévu.
Seule, j'étais restée à ma place, le siège 15 A qui m'avait été attribué à la loterie de l'embarquement. Le nez collé au hublot, le regard perdu dans un azur trop parfait, je n'en menais pas plus large que mes congénères, mais j'appréciais ce sentiment de solitude, lorsque tous les autres s'agglutinaient dans le dessein de redresser l'appareil. Mon existence défilait comme c'est le cas, paraît-il, au moment de franchir le cap fatidique, je me rejouais « Les choses de la vie », lorsque Michel Piccoli passe en boucle, avant de succomber enfin, les temps forts de ses amours. Je me remémorais les miennes et n'en regrettais aucune, je partais l'âme légère et l'esprit en paix si ce n'est à propos de Mélo qui miaulerait une fois ou deux avant de se lover dans de nouveaux bras.
J'en étais là de mes réflexions lorsqu'une salve d'applaudissements parvint à mes oreilles assourdies. Je pensais être arrivée au paradis, accueillie par une ribambelle d'anges exaltés, quand je compris que les moteurs rugissaient à nouveau. L'appareil redressait la tête avec panache et mes voisins reprenaient leur place en m'écrasant les pieds. Chacun éclata d'un rire nerveux, se sentir vivant les transportait de bonheur, on en oublia de rassurer ses proches, déjà on sortait le barda des caissons à bagages, on vérifiait l'heure, heureux de n'être pas trop en retard pour profiter du premier bain de la saison.
L'avion finit par atterrir sur le tarmac fumant. Avant de nous engouffrer dans un long boyau pour une seconde naissance, on remercia le personnel de bord d'un furtif hochement de tête, pressés de récupérer sacs et valises sur le tapis roulant, avides d'un temps précieux, les vacances passent si vite.
Dehors il pleuvait à verse, j'avais bien fait de prévoir une deuxième paire de chaussures.
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Patricia Besson · il y a
Quelle aventure!! Bravo
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Frédéric Bernard · il y a
Un nouvelle qui nous fait glisser jusqu'aux limites d'une catastrophe, au sein d'une situation véritablement traumatisante, avant de nous en repêcher in extremis. J'aime beaucoup la façon dont ce texte permet de mesurer l'importance de la vie tout en montrant comment les banalités du quotidien telles que la deuxième paire de chaussure parviennent à reprendre leur place aussi vite qu'elles avaient quitté l'esprit de ces passagers :-)
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Jean-Pierre CHEVREUIL · il y a
Texte aérien, qui ne manque pas d'air (sans trous) on atterrît en douceur avec vous!
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Carl Pax · il y a
C'est presque toujours comme ça, on se rend compte des choses importantes quand on est sur le point de les perdre. (et en plus au final il pleut, le premier bain de la saison 😎 )
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Virgo34 · il y a
De l'action !
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Blackmamba Delabas · il y a
J'aime beaucoup le coup de la concierge et du chat...
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Julien1965 Dos · il y a
C’est brillant là description de ce cauchemar aérien car on a souvent connu de gros trou d’air. Et la vie dans son côte « petit » voire mesquin reprend ses droits avec une si grande rapidité ...
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Léonore Feignon · il y a
Et oui, il comme ça l'humain, il a vite fait d'oublier ! et heureusement ! merci Chantal pour cette très bonne lecture.
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Victor Rhudy · il y a
Joli texte pour nous faire préférer le train à l'avion 😃
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Maito et Mikeline · il y a
On a eu chaud ;)

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