En plein vol

il y a
4 min
101
lectures
33
Qualifié
L'impact des gouttes sur le métal de la carlingue, le ronronnement des moteurs, la voix inaudible du commandant de bord, l'odeur du café lyophilisé. Jeff a beau fermer les yeux, tenter une évasion mentale, il est bel et bien coincé sur le Lyon-Bruxelles qui l'emmène vers une énième réunion. Le vol a au moins le mérite d'être une petite parenthèse au milieu de la frénésie quotidienne. Il sourit à cette pensée. Réalité légèrement déformée... frénésie, mon cul !
- Vous dites ?
Jeff sursaute : le petit brun à tête de fouine à côté du hublot lui lance un regard réprobateur.
- Non rien...
Serait-il possible qu'il ait pensé à voix haute ? Se laisser aller à ce point, quand même... Jeff regarde autour de lui. La majorité des passagers a la même vie que lui, trépidante : regard désabusé, tronche de six pieds de long, ça sent la motivation. Tout est normal. Quoique... À bien y regarder, on ne peut pas dire que l'hôtesse et les stewards aient un sourire très avenant. L'hôtesse, surtout. Elle a les sourcils froncés et regarde régulièrement en direction de la cabine de pilotage. Un mouvement attire l'attention de Jeff : l'un des stewards, cheveux gominés et biceps travaillés, vient de se pencher vers un passager portant casquette du Barça et lunettes noires. Ce dernier lui remet un papier en le dissimulant dans sa manche. Le steward remonte l'allée et remet à son tour le papier à l'hôtesse. Qu'est-ce qu'ils fabriquent ? Maintenant, c'est l'hôtesse qui parle à l'oreille du steward. Elle entre dans la cabine de pilotage et en ressort quelques minutes plus tard. Il se passe quelque chose. Jeff décide d'en savoir un peu plus et fait mine de se rendre aux toilettes. Alors qu'il se rapproche, l'équipage se met à chuchoter et s'arrête même de parler quand il passe à côté d'eux. Étrange, se dit-il en entrant dans les toilettes.

En retournant à sa place, il remarque une femme aux longs cheveux roux, vernis rubis et robe noire, perdue dans ses pensées. À côté d'elle, une place est libre. Jeff tente une approche et s’assoit à sa gauche. Aussitôt, le steward blond surgit :
- Vous ne pouvez pas vous mettre ici, Monsieur, je vais vous demander de retourner à votre place.
Jeff s'exécute, obéissant mais intrigué. S'agirait-il d'une personne célèbre ? Actrice ? Chanteuse ? Star de la télé-réalité ? Elle a beau être jolie, son visage ne lui dit rien. Et pourquoi cette place doit-elle rester vide ? Depuis quand les stewards se mêlent-ils de ce qui ne les regarde pas ? Allons, se dit-il, tu divagues, elle lui a juste demandé un peu de tranquillité, elle en a assez de se faire draguer, c'est tout. Jeff s'enfonce dans son fauteuil, étend ses jambes et prend la revue gracieusement mise à sa disposition par la compagnie aérienne. Il lit un article sur les derniers city-breaks à découvrir, se prend à rêver de vacances en mer Égée. Alors qu'il regarde dans le vague, s'imaginant sur une plage de sable fin bordée d'eau turquoise, entouré de naïades toutes plus sexy les unes que les autres, le steward passe devant lui et se dirige de nouveau vers l'homme à la casquette du Barça et aux lunettes noires. Une connivence semble s'être installée entre eux depuis tout à l'heure. Ces deux-là ne sont pas clairs. Jeff veut en avoir le cœur net. Il se lève de son siège et s'approche lentement des deux hommes, histoire d'écouter leur conversation. Pour la discrétion, on repassera. Le steward l'a repéré.
- Vous avez besoin de quelque chose, Monsieur ?
- Je vous remercie, je me dégourdis un peu les jambes... je vais aux toilettes...
Quel idiot ! Il y est déjà allé il y a dix minutes. Ça va finir par attirer l'attention. Lorsqu'il ressort, l'hôtesse lui adresse un regard méfiant.
- Tout va bien ? Si vous êtes malade, je peux vous donner quelque chose.
- C'est gentil mais non merci, ça va aller.
Elle lui tend un verre d'eau et un petit cachet blanc.
- Prenez ça, vous verrez, ça ira mieux.
- Euh... qu'est-ce que c'est ?
- Ça va vous détendre, vous verrez, j'ai bien vu que vous étiez nerveux.
- Moi ? Nerveux ? Je ne veux pas de votre médicament, désolé.
Alors qu'il fait volte-face pour retourner à sa place, la poigne de l'hôtesse se referme sur son bras :
- Vous n'avez pas bien compris, je ne vous laisse pas le choix, je n'ai pas envie qu'on se retrouve avec des toilettes inutilisables jusqu'à l'atterrissage, alors vous allez me faire le plaisir de prendre ce cachet !
C'est quoi ce bordel ? Elle essaie de m'endormir ou quoi ? Ça commence vraiment à sentir mauvais cette histoire... Jeff prend le comprimé, fait mine de l'avaler mais le garde caché au fond de sa bouche.
- Allez vous asseoir, maintenant, vous vous sentirez beaucoup mieux.
Jeff se rassoit et recrache discrètement le cachet dans son mouchoir, sans s'apercevoir que l'hôtesse a remarqué son petit manège. Qui sait ce qu'il contenait ? Elle a clairement essayé de l'endormir. Il y a plusieurs personnes sur ce vol qui mijotent quelque chose de pas net. Comment donner l'alerte ? S'il avertit les autres passagers, il risque de créer un mouvement de panique, ça pourrait se transformer en boucherie. L'aide ne pourra venir que de l'extérieur. Lentement, Jeff dirige sa main vers le sac à dos posé à ses pieds, ouvre doucement la fermeture éclair et en sort son téléphone. Alors qu'il enlève discrètement le mode avion, il sent une présence, lève les yeux et se retrouve nez à nez avec le steward gominé.
- Monsieur, les appareils électroniques sont interdits sur ce vol, veuillez me suivre.
- C'est bon, répond-il le cœur battant, je vais l'éteindre.
- Je crains de ne pouvoir vous faire confiance, Monsieur, levez-vous et suivez-moi.

Les jambes en coton, Jeff se lève. Hésite à alerter les autres passagers. Mais que leur dire ? Il n'a rien de tangible. Derrière lui l'autre steward le suit de très près. Il est cerné. Quelques secondes plus tard, il se retrouve dans l'espace réservé au personnel de bord. Seul face aux trois complices qui se mettent à le fouiller. Ne trouvant rien de concluant, le gominé lui adresse un regard en coin :
- Écoutez, ça ne va pas vous plaire, mais on n'a pas le choix, à force de mettre votre nez où il ne faut pas vous allez tout faire foirer.
Jeff hurle... trop tard, les deux stewards l'immobilisent et lui plaquent la main sur la bouche. Un frisson parcourt son échine lorsqu'ils lui prennent son portable et le poussent à l'intérieur des toilettes. Il essaie de sortir, en vain, la serrure est bloquée de l'extérieur. Jeff se met à crier :
- Au secours, à l'aide, c'est un complot !
Il tambourine sur la porte de toutes ses forces : rien à faire, personne ne semble l'entendre.
- C'est bon, le champ est libre cette fois, entend-il depuis sa prison exiguë.
Une boule se forme dans sa gorge. Des larmes coulent sur ses joues. Il essaie de se convaincre que ce n'est pas fini. Que sa dernière vision ne sera pas celle des chiottes d'un avion. Il se dit qu'ils feront la réunion sans lui à Bruxelles, et que ça ne changera pas grand-chose. Il pense à ses parents. Ils seront effondrés, détruits, jamais ils ne s'en remettront. Il revoit Sonia. Il ne l'a même pas embrassée ce matin. Il aimerait tellement pouvoir lui dire. Lui dire une dernière fois qu'elle est la plus belle, qu'elle est fabuleuse. Lui dire qu'il aurait voulu passer le reste de sa vie avec elle. Lui dire... Soudain Jeff sort de sa rêverie, attiré par un bruit. Larsen. Haut-parleur. Une voix d'homme. Ce ne sont pas les stewards. Ce n'est pas le commandant de bord. L'intonation est étrange, tremblante et solennelle. Pas naturelle. Il tend l'oreille. Perçoit des bribes.
-...dû me cacher... ici avec toi... marier... ?
Puis un silence.
Une voix de femme :
- Oui, je veux t'épouser !
Et un fracas d'applaudissements. Soudain la porte s'ouvre. Tout sourire et l’œil humide, le steward lui rend son téléphone.
- Sans rancune ?
33

Un petit mot pour l'auteur ? 28 commentaires

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Danielle Battaglia
Danielle Battaglia · il y a
J'ai beaucoup aimé.
Image de Raphaëlle Jeantet
Raphaëlle Jeantet · il y a
Merci Danielle !
Image de Nikko Deparis
Nikko Deparis · il y a
Une belle découverte. Écriture souple et maîtrisée, le récit est captivant. Bravo.
Image de Raphaëlle Jeantet
Raphaëlle Jeantet · il y a
Merci Nikko !
Image de Arlo G
Arlo G · il y a
A L'AIR DU TEMPS d' Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bon après-midi.
Image de Dominique Alias Suna Descors
Dominique Alias Suna Descors · il y a
Un kidnapping pour la bonne cause... la chute finale est assez inattendue, une demande en mariage ! Bravo + 5 votes
Image de Raphaëlle Jeantet
Raphaëlle Jeantet · il y a
Merci Dominique !
Image de Laurence Montandon
Laurence Montandon · il y a
Vraiment bien. J'ai particulièrement apprécié la scène d'angoisse dans les toilettes et l'évolution de l'état d'esprit de Jeff comme le fil rouge de la nouvelle. En tant que lecteur, on s'identifie parfaitement aux émotions qui l'animent.
Image de Raphaëlle Jeantet
Raphaëlle Jeantet · il y a
Merci Laurence !
Image de Melnuit
Melnuit · il y a
une bonne chute !!!!!!!!!!
Image de Raphaëlle Jeantet
Raphaëlle Jeantet · il y a
Merci Melnuit !
Image de Marco
Marco · il y a
Prometteur et réussi....j'attends le prochain avec impatience
Et en plus tu t'eclates dans ce nouvel univers ....que du bonheur !!

Image de Raphaëlle Jeantet
Raphaëlle Jeantet · il y a
Merci Marco !
Image de MariePrune Vicat
MariePrune Vicat · il y a
Bravo ! Crédibilité, Suspense, Fin inattendue. Une vraie image de vie en quelques lignes. J'ai été bien embrouillée ... Merci.
Image de Raphaëlle Jeantet
Raphaëlle Jeantet · il y a
Merci Marie Prune !
Image de Pascale Varillon
Pascale Varillon · il y a
du suspense et un récit rondement mené comme à ton habitude, tu as mon vote !
Image de Raphaëlle Jeantet
Raphaëlle Jeantet · il y a
Merci Pascale !
Image de Philippe Clavel
Philippe Clavel · il y a
un peu de paranoïa et une chute inattendue
Image de Raphaëlle Jeantet
Raphaëlle Jeantet · il y a
Merci !