En personne

il y a
2 min
365
lectures
36
Qualifié

J’habite une ville où tous ceux qui semblent avoir quelque chose d’important à faire redoutent de ressembler à ceux qui semblent n’avoir rien à faire. J’habite une ville où les hommes  [+]

Image de Printemps 2016
Aux révisions du bac, un ami m’avait proposé une balade : deux jours en Normandie pour aller voir la mer à la saint Jean d’été. Nous passerions la nuit dans sa 204 Peugeot qui puait comme une vieille pipe. Dans son programme qui comprenait aussi une naïade aussi opulente que peu volubile, les rôles étaient ainsi distribués : à lui, propriétaire de la ruine automobile, incombaient, outre le devoir de la piloter, le choix de l’itinéraire, celui des étapes et le droit de cuissage. À Marguerite revenait de pourvoir au repos du guerrier, et à moi, de tenir la chandelle.
L’autoradio étant, dans la voiture, ce qui marchait le mieux, on le mit à fond pour compenser la lenteur de la conduite et éviter ainsi l’ennui d’avoir à faire les frais d’une conversation. À mesure que nous nous éloignions de Paris, Marguerite méditait silencieusement sur les proportions inversées de vaches et de maisons tout en mâchant un éternel chewing-gum de couleur vert pâle autant que le laissaient voir ses lèvres qu’elle avait du mal à joindre.

Non loin d’Étretat, mon ami choisit de nous faire passer la nuit dans le premier chemin creux où il avait engagé la voiture. Cet endroit sans autre panorama qu’un talus glaiseux semblait lui suffire pour mener à bien son unique projet. Nous allumâmes, pour faire « sauvage » un feu souffreteux dont un vent glacé rabattit obstinément la fumée sur nous avant que le crachin tournant à l’averse ne mit un terme à notre festin de charcuterie sous plastique. Trempés et fumés comme des jambons, nous primes, dans la 204, nos quartiers de nuit.
La grande affaire de mon ami progressait sans hâte excessive. Dans le vacarme de la pluie sur le toit, son pétrissage laborieux des vastes mamelles de Marguerite semblait engendrer un redoublement de sa placide rumination.
Soucieux de ne pas perturber ces approches dont l’érotisme le disputait à une copulation d’escargots de Bourgogne, et redoutant de devoir attendre encore longtemps l’apothéose, je profitais d’une accalmie des cieux pour quitter notre abri malodorant et marcher un peu dans l’aurore vague parmi les flaques et le brouillard, en attendant que la situation se décoince.

Et c’est là que je L’ai rencontré. Lui ! J’en suis sûr. Et si j’ai sursauté c’est parce qu’Il L’a voulu. Tout était mis en scène, depuis la brume enflammée des rayons roussâtres du soleil levant, aux ronces torses du talus en passant par l’odeur, la pestilence soufrée, insoutenable. Le regard jaune de ses yeux fendus m’observait à moins d’un mètre entre les immenses cornes torsadées et la barbe pointue. Stupeur et effroi glacé. J’étais incapable du moindre geste. Immobile dans le brouillard fumant où s'égouttaient les branches des arbres, il me fixait comme une proie, mastiquant lentement quelque chose et je sus son projet de me transpercer d'un jet de poison, de sa langue fourchue ou bien d’un trait de feu. Ventre à terre, faisant gicler la boue, je détalai jusqu'à notre bivouac où m’accueillirent les grincements joyeux de la suspension proclamant alentour le triomphe de l’amour qu’un reste de discrétion m’empêcha d’assombrir. Sans oser me retourner, je m'accroupis derrière la voiture, la tête dans les mains, les yeux fermés et le coeur battant à tout rompre.
Mon attente angoissée prit fin après une cadence allegro du chant des amortisseurs s'achevant en un point d'orgue congestionné. Mon ami sortit offrir en action de grâces aux dieux de l'amour une généreuse et odorante libation qu’il épandit sur un buisson. Pendant que Marguerite extrayait de son chewing-gum un poil venu de Dieu sait où, il écouta d'une oreille distraite ma narration de l’horrible entrevue dont il ne fit que peu de cas, flageolant et exténué qu’il était par ses propres exploits.
A midi, nous quittâmes les lieux. Tout en menant son antique véhicule par les ornières pour quitter ce bocage infernal, il me montra d'un doigt désinvolte un bouc à grandes cornes paissant dans un pré. Pour prouver son allégeance à son récent et provisoire seigneur et maître, Marguerite changea insolemment son chewing-gum de côté tandis qu’il ricanait. Je sais ce qu’il pensait, mais ni son euphorie d'après copulation, ni plus tard l’éclat des célèbres falaises dans le soleil revenu n’ont pu effacer mes questions. S’est-Il manifesté à moi pour me punir d’avoir prêté la main aux coupables amours automobiles ? Est-ce parce que je n’y avais pas participé qu’Il m’a laissé fuir ?
Je n’y pense presque plus mais maintenant que je conduis, j’emmène à l’hôtel mes bonnes fortunes d’auto-stop. C’est cher, certes, mais c’est pour le salut de mon âme.

36

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !

Très très courts

Le chantier

Pascale Dehoux

Monsieur,
Hier, sur le chantier, je suis partie précipitamment et sans doute n’avez-vous pas compris quelle mouche me piquait.
Je suis une enthousiaste et, depuis le début, je surveille... [+]

Très très courts

Burn-out

Violaine Biaux

Putain, j’ai foiré, il est minuit passé...
J’ai raté mon rendez-vous avec Gérard Durand, c’est mort maintenant. Dix minutes de retard, le boss va me sucrer ma prime, Pierre va me... [+]