En cage

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Allongé dans la pénombre, il peine à trouver le sommeil. Les bruits de pas au-dessus de lui l'en empêchent, ajoutés aux sons plus ou moins étouffés qu’il perçoit à travers la fine épaisseur de la cloison. Ici, aucun isolement n’est possible. Il faut accepter l’idée de partager son intimité avec des inconnus dans la même situation qui vivent ou survivent non loin de lui.

Sans savoir exactement pourquoi, le cafard le ronge. Enfin si, il sait exactement pourquoi. La vraie question serait plutôt de savoir : pourquoi maintenant ? Depuis le temps qu’il purge sa peine, il devrait être habitué. Aux semaines qui défilent et s’enchaînent au même rythme monotone. A cette sensation d’étouffement qui jamais ne le quitte.

Les barreaux sont solides comme le métal et aussi puissants que l’océan.

Demain, il devra se lever tôt, enfiler sa combinaison de travail et se mêler aux autres prisonniers afin d’accomplir les tâches nécessaires à sa survie. Il se console en se disant que malgré le maigre salaire reçu, ce travail pourrait bien lui permettre une libération anticipée. En tout cas, c’est ce qu’on lui fait miroiter, et il s’accroche désespérément à cette idée. Mais ces derniers temps, il n’y croit plus. Il espère sans trop y croire une opportunité de donner du sens à sa vie, à tout ce temps passé loin des siens à enchaîner des actions sans but. Car ses envies d’ailleurs l’assaillent malgré tout. Machinalement, en proie à une habitude de longue date, il continue de cocher des numéros une fois par semaine, tout en sachant que cela ne rime à rien.

Alors, il courbe l’échine et attend avec une impatience angoissante les journées de repos. Le samedi reste chargé, il doit en effet s’acquitter des corvées indispensables au bon fonctionnement de la communauté. Epuisé par sa lassitude autant que par l’effort, il passe finalement le plus clair de son dimanche affalé dans la salle commune devant la télévision. Les seuls moments où son esprit peut encore s’échapper, dans un monde qui a surtout l’avantage de ne pas être le sien.

Se changer les idées pour ne pas trop penser.

Par moments, il laisse ses pensées divaguer vers une autre vie, celle qu'il rêve d'avoir. Celles-ci l'emportent dans un vaste champ chatouillé par la brise, au milieu d'une forêt emplie par les senteurs de mousse et d'écorce sauvage, ou bien encore au pied d'un lac dans lequel se reflète le soleil caressant l'onde tranquille. Il remplit alors ses poumons d'air, un air pur et frais bien loin de son quotidien. A ses côtés, un berger australien s'ébroue gaiement dans les hautes herbes, profitant lui aussi de cet oxygène libéré de toute pollution extérieure.

Un peu d'air, c'est tout ce qu'il réclame.

En semaine ou le weekend, les visites se font de plus en plus rares. Il ne blâme pas ses anciens compagnons, sa déprime constante les fatigue à juste titre et de toute façon, il se sent de plus en plus coupé de leur univers. Il s’enferme peu à peu dans son isolement forcé. Les autres ne le comprennent plus, minimisent ce qu’il dit endurer, ou bien le regardent d’un air compatissant empli d’une pitié qui le répugne. Même ceux qui se satisfont de leur situation au sein de ces murs commencent à l’insupporter. Se rendent-ils compte qu’ils sont en train de gâcher leurs plus belles années ? Que lorsque le jour viendra où ils seront enfin libérés de leurs chaînes, ils seront bien trop âgés pour en profiter ?

L’attente de jours heureux est longue et l’issue promise inaccessible.

Bien sûr, il avait maintes et maintes fois envisagé l’évasion. Tous les jours, il imaginait pouvoir traverser la clôture, franchir les barrières et s’enfuir, les cheveux au vent, la liberté lui brûlant les joues. Sans limites et sans entraves. Mais pour aller où ? Son passé le rattraperait, ennemi mortel surpassant encore et toujours son futur incertain. La peur de l’inconnu lui ravageait le ventre. Et si dehors se révélait être pire encore qu’ici ? Si au final, il ne trouvait pas ce qu’il cherchait depuis si longtemps ?

L’apaisement. Une quête qui n'a pas de prix.

Comme pour le contredire, son esprit agité le réveille plusieurs fois dans la nuit. Même dans ses rêves, il n’arrive pas à se défaire de l’angoisse permanente qui lui enserre la poitrine. Il se réveille le cœur battant et le corps en sueur, gagné par une vision sourde et sombre de son destin. Une route longue et droite, bordée de fils barbelés, qui débouche sur un précipice.

Il n’arrive pas à se convaincre qu’il n’y a aucune échappatoire. Et pourtant, la vérité s’impose à lui comme un coup de massue.

Il s’y est installé volontairement, et maintenant c’est fini. Il ne quittera jamais Paris.
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