En avoir ou pas

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Image de Été 2012
Dans l’étable, il était le centre du monde.
Brun chocolat, un poil moussu, relevé sur le haut du crane d’une houppette blonde, des yeux doux soulignés de noir, une sérénité jamais démentie. Même lorsque le troupeau s’affolait les jours d’orage ou lors d’une mise bas difficile, il restait tranquille, assurant le retour au calme par son humeur égale.
C’était le chef du troupeau et cette place ne lui avait jamais été contestée malgré son état...

Car il lui manquait un élément essentiel pour prétendre à l’emploi qu’il occupait.
Des prétendants il y en avait pourtant car ces femelles allaient bien au moins une fois l’an se faire engrosser ailleurs ! Quoi que ces dernières années la méthode s’était mécanisée. Une idée humaine que de fabriquer des petits par l’opération du vétérinaire, maître après Dieu, enfin après le fermier !
C’est égal, le bœuf sans attributs était le chouchou de ses vaches.

Or, voilà qu’un matin de fin novembre, un intrus entra avec fracas dans l’étable. Cornu, couillu, il se manifestait violemment donnant de la tête dans toutes les cloisons, affolant les petits, intriguant les femelles. Elles palpitaient des narines secouées de tressaillement tout le long de l’échine, quelle mouche les piquait donc?
D'accord, il a de belles cornes mais il est petit et trop nerveux l’animal. Et puis à quoi lui serviraient ses choses ? Il n’est pas de la race !
Le bœuf regardait perplexe, cherchant à comprendre ce qu’un bélier pouvait prétendre dans une étable, que n’était-il à la bergerie ? Et toutes ces bovines à quoi jouaient-elles, qu’est-ce qui pouvait bien les exciter chez ce trublion ?

Pour la première fois il se sentait ébranlé dans la conviction que sa suprématie reposait justement sur le fait qu’il n’agaçait pas les instincts bestiaux de ses congénères. Il était persuadé que sa nature placide, équilibrée, son attention équitable et patiente auprès de chacune pesait plus lourd dans la balance que l’arrogante séduction, les moissons de promesses faites par ceux dits « entiers ».
Là, voyant tous les regards converger vers le bélier, il frissonna. Non qu’il crut réellement pouvoir être bouté hors de son étable, d’ici quelques jours - si l’autre restait là d’ailleurs – les vaches retrouveraient leur placidité légendaire. Le fâcheux pourrait bien bondir et encorner les murs, elles l’incluraient dans leur paysage ordinaire.

Non, la question était plus profonde, plus archaïque, métaphysique presque. Qu’était-il, lui, par quel hasard cette castration lui était-elle advenue ? Dans sa prime jeunesse il était fougueux, et fort bien servi par la nature. Alors pourquoi ?
Le chagrin l’envahit, un sentiment qu’il n’avait jamais connu auparavant, le regret de n’en avoir pas et de n’avoir jamais vécu cette mâle assurance qui provoquait chez les femelles cet étrange enchantement.

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