En attendant la mort

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Femme de 22 ans, j'écris depuis plusieurs années mais c'est la première fois que je publie quelque chose grâce à ce site. Merci pour vos retours  [+]

Image de Eté 2016
Aujourd'hui, je me lève, j'avance doucement, en me tenant aux meubles, j'ai encore la démarche mal assurée, et mes jambes affaiblies doivent s'habituer de nouveau à porter mon poids. Je ne regarde pas mon reflet dans le miroir : je sais très bien ce qu'il me dirait, je devrais faire face à la vérité crue, et pourtant... Il me montrerait ce visage décharné, vieilli brusquement, de cadavre précoce que me renvoient les pupilles d'Anna quand elle se penche vers moi. Je n'ai jamais été très bavard : mais quand ça a commencé, j'ai complètement arrêté de parler. Soudainement. Anna s'est bien efforcée de combler le vide provoqué par mon silence crispant à l'aide de flots de paroles ininterrompues. Je crois qu'elle s'est plus révélée durant ces quelques mois que depuis nos quinze ans de vie commune.
Elle aussi a vieilli. Le souci a creusé son front, terni l'éclat de sa peau ; ses mains commencent à trembler un peu, alors que ses veines bleuissent et que des taches brunâtres de vieillesse y apparaissent. Mais je la trouve toujours belle. Elle a acquis un peu de cette pudeur de femme mature, qui en a bien trop vu pour faire encore preuve d'orgueil irraisonné, et qui sont attirantes par cette réserve même, qui semblent accorder peu d'intérêt à leur charme encore vivace, mais différent. Elle ne met plus de noir, qui pourtant lui allait si bien et dont elle raffolait : j'imagine qu'elle a peur de prendre des habitudes de veuve éplorée. Mon pyjama semble trop grand pour ce corps rescapé. Je descends prudemment les escaliers. J'ai envie de faire comme les enfants, m'asseoir sur les marches et les descendre ainsi une par une, pour ne pas avoir peur de tomber ; mais la maladie m'infantilisera bien assez tôt. Je me tiens parfaitement droit, je veux garder malgré tout ma belle prestance.
Anna est partie. Je crois qu'elle reviendra ce soir. Je ne sais pas ce qu'elle fait, dehors. Au tout début, son absence me pesait. Je restais à moitié abruti par les injections dans le grand lit froid que j'occupe désormais seul, contemplant le plafond fissuré. Je réfléchissais. Je n'avais jamais vraiment pris le temps de penser avant. J'étais toujours pressé par quelque chose, la conscience du temps qui passe, une obligation urgente... Mais là, les heures innombrables acceptaient de se plier à mon bon désir. J'ai recommencé à dessiner aussi. De cette réflexion est né quelque chose de très différent de ce que je faisais avant. Je ne sais pas si ça lui plaira. Mais c'est comme ça, il n'y a rien à faire. La vérité est couchée sur ce bout de papier ; si Anna ne l'aime pas, tant pis car je ne peux pas jouer avec elle.
J'ai peint des femmes nues, beaucoup. Il y avait bien sûr le corps d'Anna, que je connais par cœur maintenant, chaque odeur, chaque repli, chaque goût... Je pourrais la sculpter les yeux fermés, avec mes seuls souvenirs comme référence. Mais celui d'Églantine est aussi revenu. Beaucoup plus présent que ce que j'aurais cru. Pourtant, je ne ressens rien en la dessinant, ni en l'évoquant. Mais apparemment elle a beaucoup trop marqué mon inconscient pour ne pas revenir justement à cette époque où ma peinture se fait de plus en plus intime. Je me demande si elle est restée aussi belle qu'avant, un peu comme Anna ; et si elle a réussi à se débarrasser de son prénom qu'elle détestait. C'est vrai qu'à nos âges, ça ne fait pas très sérieux : mais si on commence maintenant à se préoccuper des apparences...
J'ai réussi à m'habiller seul. Et j'ai stupidement été fier de cette petite victoire sur moi-même. Bien sûr, j'ai été malhabile et lent, mais peu importe, personne n'était là pour me critiquer. Je crois que je vais sortir. Par la fenêtre de la cuisine, on voit bien le ciel. Ce temps que j'observe me plaît. Néanmoins, je n'arrive pas à me décider à me lever. Le café a un goût amer, je l'ai trop laissé brûler. Le rez-de-chaussée a bien changé. Rien n'est à sa place. La poussière s'est étalée, a trouvé sa place avec délices sur chaque objet. Les fleurs sont fanées depuis bien longtemps dans le vase. Il flotte une odeur désagréable, de putréfaction, de mort. C'est un endroit comme laissé à l'abandon. Bizarrement, cela m'émeut. Il faut dire que depuis ça, nous n'avons pas eu beaucoup de visites, Anna et moi, si ce n'est l'infirmière qui venait de temps à autre, avant qu'elle ne la congédie. Elle n'aime pas qu'il y ait des étrangers entre nous, a-t-elle dit. Ça m'a fait sourire.
Alors, bien sûr, elle n'a pas eu le temps. Elle a attrapé cette fatigue qui s'incruste sous la peau et ne lâche plus, une fois qu'elle s'est installée ; qui brise trop le corps pour le laisser dormir, qui trouble l'esprit, les sens, et même les sentiments, je crois. Anna ne m'aime plus. Je le vois dans le pli dédaigneux de ses lèvres, dans ses gestes trop lents, trop tremblants, dans ses pupilles éteintes, ses absences inexplicables. Je ne peux pas lui en vouloir. Peut-être qu'à elle aussi ça lui a ôté le souffle de la vie.

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