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Empreintes digitales

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Olivier81

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Cela faisait dix minutes que ses yeux allaient de l’écran de l’ordinateur au bout de papier posé sur son bureau. Comment était-ce possible ? En près de vingt années au sein de la police, l’ordinateur n’avait jamais affiché un tel résultat. Chris Pemberton était un officier méticuleux. Il effectuait chaque procédure, dont le relevé d’empreintes digitales, avec minutie. Qu’il se soit trompé était inconcevable. Que l’ordinateur se soit planté était possible mais surprenant.
Il fallait que son supérieur voie ça. Après avoir vidé d’un trait sa tasse de café, il se leva, traversa le couloir et se dirigea vers le bureau de son chef. Les stores n’étaient pas baissés. Il vit à travers la fenêtre que le chef était en pleine conversation téléphonique. Sa gestuelle laissait penser à raison qu’il était sur le point d’y mettre un terme. Alors, Chris décida d’attendre. Après une durée relativement courte mais qui lui parut une éternité, la porte s’ouvrit.
- Tu veux me voir, Chris ?
L’officier rappliqua fissa dans le bureau du chef et, sans prendre la peine de s’assoir, lui demanda de le suivre.
- Il faut que tu viennes voir. J’ai un problème avec le gars qu’on a arrêté ce matin. Enfin, pas avec lui, mais plutôt avec ses empreintes.
- Il n’est pas répertorié ?
- Si, justement. Pour y être, il y est.
- Tu pourrais être plus clair ?
- Le mieux serait que tu viennes voir de tes propres yeux.
Le chef se leva et emboîta le pas de l’officier Pemberton.
Ce matin, Chris Pemberton et son équipier avaient procédé à un contrôle de routine sur un individu errant sur Haskins Road. Là où, sur plusieurs kilomètres, la route passe à travers champs et prairies. L’homme en question n’avait pas l’air dangereux mais demeurait immobile, le regard perdu droit devant lui. Ce comportement inapproprié avait poussé les deux officiers à s’arrêter. Peut-être avait-il besoin d’aide ? Ils l’avaient donc interpellé mais celui-ci était resté muet. Pemberton s’était alors approché, la main sur la crosse de son révolver, et avait demandé une nouvelle fois si tout allait bien. N’obtenant toujours pas de réponse, il avait voulu l’interroger sur son identité et sa présence sur cette route. Impassible et le regard toujours tourné vers l’horizon, l’homme avait dit deux choses à l’officier. Un : il se nommait Russel Clement. Deux : il empruntait régulièrement Haskins Road. Pemberton s’était alors renseigné par radio auprès de l’officier de communication et il s’était avéré qu’il ne pouvait s’agir de Russel Clement. Ce dernier était décédé l’année précédente dans un accident de la route. Les policiers avaient voulu l’interroger davantage mais n’avaient pu obtenir d’autres réponses. L’individu semblait totalement déconnecté. Ils avaient donc pris la décision de l’amener au poste de police. L’homme n’avait posé aucune résistance. Une fois sur place, Pemberton avait voulu effectuer un scan de ses empreintes digitales. C’est le résultat qui posait question maintenant.
Chris Pemberton ne disposait pas d’un bureau personnel. Il occupait une place dans le commissariat central, parmi ses autres collègues. Arrivé à son emplacement, l’officier s’assit sur sa chaise, tandis que son supérieur restait debout, attendant de voir de quoi il retournait. La pièce sentait l’odeur de tabac essaimée par les policiers qui fumaient en travaillant et qui s’échappait par-dessus les cloisons séparant les espaces de travail individuels. Un certain tumulte y régnait également. Bruit de fond alimenté par la sonnerie des téléphones, le froissement du papier et le cliquetis des claviers d’ordinateur. Malgré cela, son supérieur parla à voix basse.
- Alors, c’est quoi ton problème d’empreintes ?
- Le gars qu’on a récupéré sur Haskins Road. Il prétend être Russel Clement.
- Que dit le scan ?
- Qu’il est bien Russel Clement.
Après avoir jeté un regard dubitatif à Pemberton, le chef posa la question logique qui devait suivre.
- Dans ce cas, où est le problème ?
Affichant un sourire de premier de classe, Pemberton croisa les mains derrière la nuque et se tourna vers son supérieur.
- Russel Clement est décédé il y a tout juste un an...
- Ce qui voudrait dire que le type est en vie.
- Il est décédé d’un accident de voiture, il y a un an, jour pour jour, sur Haskins Road et aujourd’hui, il bouffe les pissenlits par la racine au cimetière de Greenwood.
Le chef voulut intervenir mais Pemberton ne lui en laissa pas le temps.
- Son nom ne m’était pas inconnu. Alors je suis allé consulter les archives. Il y a un an, j’étais de service le jour de l’accident. Je suis arrivé le premier sur les lieux. Le gars avait perdu le contrôle de son véhicule et s’était encastré dans un poids lourd venant en sens inverse. Mort sur le coup.
- Peut-être que...
Sans prêter attention à son supérieur, Pemberton poursuivit.
- La voiture était au nom de sa femme et, contrairement à aujourd’hui, il avait ses papiers d’identité sur lui ce jour-là. Et j’étais là aussi lorsque son épouse est venue l’identifier à la morgue.
- Ecoute, Chris. Depuis le temps que je fais ce métier, et c’était bien avant que tu entres à la police, je n’ai jamais vu une analyse d’empreintes digitales se tromper.
- Moi non plus. Sauf qu’après que le nom de Russel Clement soit sorti, j’ai effectué un nouveau scan.
Au moment où il termina sa phrase, Pemberton donna le bout de papier, sur lequel un peu plus tôt, il avait noté trois autres noms en dessous de celui de Russel Clement. Son supérieur le saisit et lut le deuxième nom de la liste.
- Emily C. Bradford ?
- Décédée en 2003.
Puis, il cita les autres noms un par un.
- Michaël D. Everett ?
- Mort le 14 mai 1998.
- Elizabeth Growden ?
- Juin 1984. Elle avait 88 ans si j’en crois sa date de naissance.
Le chef demeura pensif quelques instants puis revint vers son collègue.
- Tu as analysé quatre fois les empreintes de ce type et quatre noms différents appartenant à des personnes décédées sont sortis ?
- Exactement.
- Demande à l’ordinateur de faire une superposition des clichés.
- Tu as une idée derrière la tête ?
- Soit tu as mal effectué l’analyse des empreintes, soit...
Sur la défensive, Pemberton le coupa.
- A quatre reprises ?
Sans tenir compte de la remarque, le chef continua.
- Soit c’est le système informatique qui te joue des tours.
Pemberton effectua la procédure. Les deux hommes fixèrent l’écran, silencieux, attendant que le verdict ne tombe. Au bout de quelques secondes, un bip signala que le résultat était affiché. Ils jurèrent simultanément. Aucune concordance entre les quatre relevés. Tous différents.
- Va me le chercher dans sa cellule. Je veux refaire un essai et voir par moi-même.
Pemberton se leva et prit la direction des cellules où un homme attendait qu’on l’identifie. Il devait s’agir d’un problème technique mais il n’en ressentait pas moins une certaine excitation. A l’approche de la cellule, il prononça le nom par lequel l’inconnu s’était identifié.
- Monsieur Clement ?
L’officier fit encore deux pas puis s’arrêta net. Il n’y avait personne. La cellule était vide. Verrouillée mais vide. Il scruta l’intérieur, sachant que si un homme s’y trouvait, il lui était impossible de se cacher. Stupéfait, Pemberton fixa quelques instants la cellule, comme si l’homme allait finir par réapparaître. Soudain, une explication rationnelle émergea dans son esprit. Un de ses collègues avait dû le libérer par erreur. Il s’apprêta à regagner la pièce centrale afin de trouver le responsable quand son regard fut attiré par une forme au sol, dans le coin droit de la cellule. Un petit amoncèlement poudreux. Il saisit les clés et déverrouilla la porte. Une fois à l’intérieur, une odeur de soufre le saisit, irritant ses narines. Pemberton eut un geste de répulsion et se frotta les yeux. Il secoua la tête et s’approcha de ce qu’il pensait être de la terre. Il y avait également comme une odeur de sang dans la pièce. Accroupit, il regarda de plus prês et, entre son pouce et son index, fit glisser ce qui ressemblait furieusement à de la poussière... Des cendres !

PRIX

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Véron Ike · il y a
Félicitations c’est génial
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Marie · il y a
Bravo j'ai beaucoup aimé, mes voix
Si vous avez un peu de temps pour la lecture, viendrez vous soutenir mon TTC ?. D'avance merci de votre passage
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/loin-des-yeux-loin-du-coeur

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Stéphan Hussin · il y a
Très intéressant ! ça me donne envie de l'avoir
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Dominique Collin · il y a
J'ai beaucoup aimé
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Alain Lonzela · il y a
Il s’est fait « des cendres » ?? Bravo !
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Marie-Eve Renier · il y a
top ! vite un autre !
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Enrique Rodriguez Merino · il y a
Que dire à ce niveau ?
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James Osmont · il y a
on parie sur une sélection du jury ? magnifique récit ! mes 5 voix ! (si vous avez du temps pour venir vous prendre pour Dieu ou le Diable par chez moi, n'hésitez pas !)
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Sophie H. · il y a
Oh, super! J'ai adoré le suspense sur ces mystérieuses empreintes digitales, et cette chute qui l'est encore plus. Bravo!
N'hésitez pas à allez faire un tour sur mon oeuvre, peut-être vous plaira-t-elle?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-pierre-tombale-impossible

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Christina Anguela Sanchez · il y a

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