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Je la regarde tous les soirs, à travers ma fenêtre, je l’attends sans l’attendre, c’est plus devenu un réflexe. Toujours le même rituel, elle rentre chez elle et ouvre la fenêtre de sa salle. Il s’avère que pour des raisons de confort mon bureau est face à la fenêtre de mon salon, je ne peux travailler autrement. Nous sommes donc en vis à vis avec l’immeuble d’en face et plus particulièrement la fenêtre de son salon. Elle s’appelle Emma, je crois, à vrai dire je n’en sais pas beaucoup plus sur elle. Elle ressemble à l’actrice Eva Green. Pourtant, de ma fenêtre je peux distinguer son regard triste, fatigué voir lassé. Elle est accolée à sa fenêtre et contemple la rue. Son regard est figé presque glaçant. Qu’a-t-elle ? Quelle est donc son histoire ? Je voudrais tant lui venir en aide, mais je ne peux pas, par décence, je ne connais pas Emma.
La voilà. Toujours le même rituel. Il est 18 h 30, et je vois de mon bureau, sa porte d’entrée qui s’ouvre. Une ombre passe, j’imagine qu’elle pose ses affaires, son sac, son pardessus. Elle doit ôter ses chaussures. Je ne sais rien de sa vie, je ne l’ai croisée qu’une seule fois à la sortie de la bouche du métro. Elle ne me connaît pas, je ne suis qu’un voisin voir qu’un visage du quartier. La voilà donc, elle pousse délicatement les voilages de sa fenêtre. Elle est en sécurité, elle est chez elle, me dis-je. Puis, elle en ouvre les deux battants dans un geste libérateur. Je crois que c’est le seul moment ou je lui aperçois un semblant de sourire. Elle a l’air d’aller mieux à respirer cette pollution et s’imprégner du bruit de sa rue, de notre rue. C’est bien là notre seul point commun. Elle prend une grande inspiration comme à chaque fois et regarde le ciel. Mille pensées semblent submerger son esprit. Quelques fois, son regard se ternit et son visage se crispe comme pour retenir une larme qui oserait pointer son nez.
Emma est devenue un élément important dans ma vie. Je m’inquiète pour cette femme que je ne connais paradoxalement qu’à travers sa fenêtre. Instinctivement je guette ses retours et je me surprends à m’inquiéter dès qu’elle n’y apparaît pas.
Un jour d’octobre, j’ai vu Emma à sa fenêtre, comme un rayon de soleil au milieu de cette morosité ambiante. Elle observait la rue. Puis son visage s’est raidi, tel un masque. Elle est alors sortie précipitamment de son appartement. J’ai pris peur. J’ai regardé rapidement dans la rue, le bus s’était arrêté en bas de l’immeuble, à l’heure habituelle avec ses passagers qui en descendaient et qui en montaient. Emma, presque hystérique a franchi le pas de porte de l’immeuble et s’est mise à courir de toutes ses forces vers cet abri de bus. J’ai eu peur, très peur, elle a traversé la rue faisant fi des voitures, des vélos... Puis je l’ai vu crier, je l’ai vu hurler. Emma ! Elle vomissait sa douleur, a en perdre conscience. Puis elle s’est figée sur le trottoir. Et là, j’ai vu un homme se retourner, figé lui aussi. Ils étaient désormais face à face, comme bloqués dans leur élan. Le temps, la vie s’étaient arrêtés autour d’eux. Des secondes, une éternité ? De ma fenêtre, la tension, l’émotion ou le malaise étaient palpables. Ils sont restés ainsi quelques temps. Puis Emma a posé sa main sur le bras de cet homme. Juste un regard qui devait être intense, pas de mots d’échangés bien que mon champs de vision s’avérait limité. Emma est alors retournée chez elle. Elle était beaucoup plus posée. Emma réapparut à sa fenêtre, j’étais terrorisé pour elle. Son regard était dorénavant serein, apaisé. Je ne la reconnaissais plus. Elle était encore plus belle.
Ce fût la dernière fois que je vis Emma. Son appartement fut déménagé. D’autres occupants y prirent place. Et tous les soirs je me mettais à la fenêtre. J’attendais son retour en regardant dans la rue et guettant les arrêts du bus. Inconsciemment, j’agissais comme elle.
Un jour d’octobre, le bus s’arrêta en bas de chez moi. Mon cœur fut pris de panique, mes jambes se dérobèrent. Je pris sur moi, et sorti en courant, dévalant les quatre étages d’escaliers. Je criais, j’hurlais ! Figé, je ne pus faire un pas de plus, c’est elle qui eut le courage de s’avancer vers moi. Elle mit sa main sur mon bras droit et me lança un regard tendre mais confiant. Une décharge envahit mon corps. Je la pris dans mes bras. Cette fois, je ne la laisserai plus partir loin de mon cœur.
Je pensais souvent à Emma, m’interrogeant sur ce qu’elle était devenue. Je lui étais éternellement reconnaissant de m’avoir mis sur la piste de l’arrêt de bus.
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Anges Addison · il y a
Un très beau texte, bravo !!
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Louise Mercier · il y a
Merci Anges pour votre commentaire!
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Vincent Zochowski · il y a
ce texte devrait être en compétition ;)
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Louise Mercier · il y a
Merci collègue d écriture!!
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Vincent Zochowski · il y a
De rien chère collègue ;)
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An Gèle · il y a
Jolie histoire !
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Louise Mercier · il y a
Merci Gèle pour ton commentaire:)
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Ludovic · il y a
J'en frissonne encore de cette belle histoire d'amour à rebours

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