"Émilie..."

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" Ce qu'on ne peut pas dire, il ne faut surtout pas le taire, mais l'écrire. " Jacques Derrida  [+]

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Image de 15-19 ans
"Émilie... T’es moche."
Face à mon miroir, dos à la porte d’entrée, je m’observe. Je scrute chacun de mes petits défauts, convaincue qu’ils me rendent laide. Je ne peux pas m’en empêcher. La glace me renvoie une version de moi que je n’aime pas. Je lève ma main et effleure ma joue pour toucher ce bouton, arrivé ce matin, ou encore cette bosse sur mon nez, qui me dérange tant. Les gens me disent pourtant que je suis jolie, mais je ne les crois pas. Je me toise de la tête aux pieds avant de m’arrêter sur mes yeux. Ils sont d’un vert profond mais je n’aime pas ce que j’y vois : de la faiblesse. De la fragilité. C’est alors que je me sens mal à l’aise. Inconfortable. Déstabilisée. Je me sens observée : mon reflet me regarde.
"Émilie... Il te regarde pas, là, il te juge."
Mon reflet me juge. Il connaît mes défauts et il pourrait les exploiter pour me faire du mal. J’ai l’impression que quelqu’un est entré dans mon intimité. Stressée, j’attrape une mèche de mes cheveux et l’enroule autour de mes doigts. Mon reflet a un regard froid que je ne connais pas. Un léger sourire étire pourtant ses lèvres mais il est glacé, il me fait peur. Je réajuste mon pull. Je me sens nue.
"Émilie... Ton reflet."
Quoi ? Mon reflet demeure immobile. J’ai beau bouger, il ne réagit pas. Mais rassurez-moi, il n’est pas vivant ?
"Émilie... T’en sais rien."
Prise de peur, je recule d’un pas. Je ne bouge pas, ne sachant pas ce qui m’attends. Je cligne des yeux pour essayer d’y voir plus clair et constate que mon reflet fait de même quelques secondes plus tard. C’est alors qu’il lève sa main droite pour prendre une mèche et l’enrouler autour de ses doigts. Je baisse les yeux et regarde mes deux mains, immobiles, le long de mes cuisses.
"Émilie... T’as peur."
J’essuie mes paumes moites sur mon pantalon et tente de réguler ma respiration. Je croise le regard de mon reflet et ne le lâche plus. Je n’aurais jamais cru que l’on pouvait percevoir et comprendre autant de chose rien que dans un regard. Il est trop calme. Trop serein. Trop paisible. Il a confiance en lui. Il respire le mal, il ne vit que pour ça. J’imagine que c’est ce qui nous sépare le plus. Il est méchant. Rusé. Machiavélique. Je ne lui vois aucune qualité. J’ai l’impression qu’à partir du moment où je me suis sentie observée, nous somme devenues deux personnes différentes. Le reflet. Et moi. Ma gorge est nouée. Le temps s’allonge et je continue à soutenir son regard. Ses yeux me semblent noirs et dénués de tout sentiment. Soudain son regard devient vide et c’est comme s’il voyait à travers moi. Toutes mes terminaisons nerveuses s’allument en même temps, me faisant frissonner, je retiens ma respiration. Il semble s’avancer vers moi. Je recule d’un pas sans le perdre des yeux. Je sens des gouttes de sueur couler sur mon front et sur mes joues. Ma respiration s’accélère. Il continue à s’avancer jusqu’à commencer à sortir du miroir. À en sortir comme si la vitre avait disparue ou comme si elle n’était plus constituée de matière.
"Émilie... Il arrive."
Je me concentre à nouveau sur mon reflet qui est à présent complètement sorti. Il me ressemble en tout point. Pourtant je suis convaincue que si je m’avançais je passerais au travers de lui. Cette pensée m’angoisse. Je veux fuir mais mes jambes refusent de bouger. Il s’avance. Il fonce droit sur moi. Il va me traverser. Incapable de bouger, je ferme les yeux, m’attendant à ressentir une vague de froid, comme dans les histoires de fantômes que je lisais quand j’étais petite. Mon cœur bat la chamade et mes jambes sont comme du coton. Au bout de quelques secondes, ne ressentant toujours rien, je trouve la force d’ouvrir les yeux. Il ne regarde plus à travers moi, il est en train de me contourner par la droite. Je ne bouge pas et le suit juste du regard. Lorsqu’il passe à côté de moi, je ne sens rien. Pas un souffle. Pas une odeur. Pas un effleurement. Lorsque je ne peux plus le suivre des yeux, je regarde dans le miroir et le voit, de dos, continuer son chemin derrière moi. J’ai l’impression de n’avoir été qu’un obstacle dans sa trajectoire qu’il voulait linéaire.
"Émilie... Ça, ça veut dire qu’il sait que t’es là."
Il a senti ma présence. Mon sang se fige dans mes veines. Il m’a vue. Je cligne rapidement des paupières pour retenir les larmes qui perlent aux coins de mes yeux. Maintenant, il ouvre lentement la porte d’entrée, sans un bruit. Je tremble comme une feuille. Le soleil inonde l’entrée de ses rayons chauds. Mon reflet sort de la maison et laisse la porte grande ouverte. Il marche tout droit jusqu’au portail. Une fois ce dernier franchi, il s’éloigne dans la rue d’en face, d’un pas régulier. Lorsqu’il n’est plus qu’une petite silhouette au milieu de la route, il tourne au coin, et disparaît.
"Émilie... Le miroir."
Je me concentre à nouveau sur la totalité du miroir.
"Émilie... Ton reflet."
Mon reflet ? Je deviens livide. Celui que chacun voit en jetant un coup d’œil à une vitre ou à la surface d’un lac. Celui que j’ai toujours vu dans le miroir de l’entrée. Celui qui n’a pas de vie propre, simple copie conforme de ma personne. Je manque de défaillir. Il n’y est plus.
"Émilie... J’ai peur."
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