Éloignement

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J'ai attendu des années avant d'ouvrir cette boîte de Pandore d'où ne cessent de s'échapper mes histoires qui ne sont que la transfiguration de petits souvenirs épars. Que me restera-t-il après  [+]

Aujourd’hui, ma fille est passée à la maison. Ça tombait bien. Je ne faisais rien d’intéressant. Jacques est au travail. Plus pour longtemps. Il a décidé de prendre sa retraite. Il dit qu’alors on voyagera. Je n’y crois pas. Jacques est un casanier. Notre fille n’est pas passée pour nous voir. Elle voulait prendre son passeport qu’elle pense avoir laissé ici. Elle part. Loin.

―Maman ! Où t’as mis mon passeport ?

Son passeport doit être avec les autres passeports de la famille. Avant nous voyagions tous les quatre. Nous n’avons pas fait beaucoup de grands voyages. Nous préférions aller dans des petits campings au bord de la mer où nous savions toujours où trouver chacun d’entre nous. C’était quoi notre dernier grand voyage : les USA ? Le Maroc ? Cette année-là, elle devait avoir quinze ans. Je la vois encore dans son petit maillot bleu.

―Maman ! Tu te dépêches ? Pour les visas c’est avant 16h.

Je dois toujours me dépêcher. Tout doit aller vite avec elle ! Je l’ai pourtant assez attendue quand elle était petite. Elle voulait tout faire toute seule, même nouer ses lacets. Moi, je regardais ma montre, impatiente d’aller au travail. Maintenant j’ai tout le temps.

―Maman ! Tu trouves ? Tu veux que je t’aide ?

Elle a ses écouteurs sur les oreilles et les yeux fixés sur son portable. Elle ne pourrait entendre ma réponse. Où sont ses yeux avides de m’écouter quand elle réclamait une histoire avant de s’endormir. Serrées l’une contre l’autre dans le calme de la chambre close, comme ces histoires nous emmenaient loin !

―Maman ! Mais qu’est-ce que tu fous à la fin ?

Non, il n’est pas dans cette boite. Pourtant je m’étais dit : « Les passeports dans la boite avec le phare de Chassiron sur le couvercle. » Il y avait des gâteaux secs dedans avant. C’est bien les boites en fer pour ça. Jacques prend toujours un gâteau avec son café. « Souvenir d’Oléron ». Comme il me semblait haut ce phare ! Les enfants avaient de si petites jambes ! J’ai cru qu’on n’y arriverait jamais. Et comme on voyait loin ! Ça, c’était avant les grands voyages. Petites vacances familiales tranquilles. Nous passions l’été entassés dans une caravane, tout près les uns des autres. On était bien.

― Maman, faut que je parte là ! Marc passe me prendre chez moi dans une demi-heure.

Maintenant c’est Marc. Elle en a eu des petits copains. J’aimais bien Pierre. Il adorait la voile. Un jour il l’a emmenée sur son 420. C’est bien comme ça qu’on appelle ces petits voiliers ? Mon cœur se serrait quand je voyais le bateau au large. Je me demande si Marc habite toujours en Bretagne. C’est beau la Bretagne. Et toutes ces petites îles qu’on peut si facilement atteindre.
J’ai dû mettre le passeport dans le tiroir du bureau de sa chambre. Enfin son ancienne chambre. Sa petite chambre. Elle avait choisi le papier. Je le trouvais joli. On avait souvent les mêmes goûts. Maintenant, j’aime pas trop chez elle. Trop grand, trop moderne, trop froid. Jacques voudrait qu’on abatte la cloison pour agrandir notre chambre. A quoi ça nous servirait d’avoir plus d’espace ?

―Maman, t’es où ? Tu veux que je vienne ?

« Papa, elle est où Maman ? » J’entends sa voix enfantine. Elle semblait perdue dès que je m’écartais. Je sens ses petits doigts se serrer sur ma main quand je l’emmenais à l’école.
« Reste, maman. Reste avec moi ».
Oui, le passeport est là. Au milieu des dessins et des poésies illustrées. Elle était déjà douée. Ils me susurrent des mots doux.

Elle hurle : « Maman, là je viens ! Je t’avais dit que j’avais besoin de ce passeport il y a trois semaines. Tu aurais pu le préparer pour quand je passerais. »

Elle ne passe que rarement me voir. Toujours occupée. Avec des gens que je ne connais pas. En général, c’est pour récupérer des bribes de son passé dont je suis visiblement la gardienne. Alors elle dit : « Où t’as mis mon gros pull bleu ? » ou « T’as pas vu mon grand sac en cuir ? »
Je feuillette le passeport. Ah ! « The United States of America ». C’était donc le dernier voyage. Maintenant, on bouge moins avec Jacques. On préfère les petits weekends pas loin.

―Voilà ma chérie, je l’ai. Tu te souviens de notre voyage dans l’ouest américain ?
―Ouais... Assez merdique en fait. En voyage organisé avec un groupe de nases.

Elle prend son sac et elle part. Loin. Ma fille ! Celle qui me suivait pas à pas, qui essayait de mettre ses petits pieds dans les traces des miens sur le sable mouillé. Nous prenions tout notre temps pour ramasser les plus jolis coquillages. Elle part à grands pas. Elle m’embrasse à la va-vite et se sauve :

―De toutes façons, on se skype.

Où est ma fille à qui j’ai appris à écrire de jolies cartes postales ? Ta présence, tes caresses me manquent. Jacques va rentrer. Qu’est-ce qu’on a ce weekend ? Rien. Je pense qu’on va rester à la maison.
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Bounty Charrier · il y a
Émouvant et plein de tendresse...
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Regine Debreuque · il y a
Bien vu!
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Pénélope · il y a
Merci pour votre lecture.
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Paul Thery · il y a
Excellent ! Et tellement vrai !
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Anne Pampouille · il y a
Beaucoup de sensibilité. C'est très bien vu et très juste. Une situation souvent vécue par de nombreux parents.
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Randolph B. · il y a
Très bien décrit, cette sensation presque "anachronique" ! Je l'ai vécue quatre fois !
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Joëlle Brethes · il y a
Ce passeport vous a (et nous a !) fait faire un très beau et très émouvant "voyage" au pays de vos souvenirs...
Quel cruel hiatus entre l'enfant d'hier et l'adulte d'aujourd'hui que vous avez du mal à reconnaître !...
Bravo : j'aime beaucoup !

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Les Histoires de RAC · il y a
Un peu dur mais criant de véritéS !