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Elle me caresse le cœur avec la langue

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Vincent Lahouze

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LAURÉAT
Sélection Public

Pourquoi on a aimé ?

Sensuel, pétillant, festif, cet instant volé est porté par un style particulièrement vif. Et c’est surtout la narration qui est originale, elle ...

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Elle m’a dit, à l’oreille, (je t’offre mon cul pour le nouvel an), je l’ai trouvée tellement belle dans sa jupe en cuir, j’avais encore la bouche pleine, j’ai avalé de travers.

Elle m’a dit ça comme ça, en chuchotant à table, entre deux toasts au saumon, entre deux verres de champagne, le sol était poisseux, un invité avait encore renversé un verre. Son mari m’a jeté un regard, il m’a dit, (je te ressers à boire, tu ne reprends pas ta voiture, tu dors ici ce soir). Sous la table, il y avait la main de sa femme qui remontait le long de ma cuisse. Alors j’ai dit, (OK si vous voulez). Pendant que le mari dansait avec la voisine, sa femme m’envoyait des textos, je voyais ses yeux bleu gris briller, il y avait ses doigts qui caressaient le clavier, j’attendais qu’elle fasse vibrer mon cœur. (J’ai envie de toi.) Toujours le même message depuis des mois. Parfois elle rajoutait un petit smiley de diable, je lui envoyais une aubergine, elle ne comprenait pas, ça nous faisait rire comme des mômes de vingt ans. J’ai répondu, (dans 10 min, dans ta douche). Elle s’est levée, sans bruit, superbe dans sa jupe en cuir moulée, elle avait un chemisier aussi rouge que ses pommettes. Mais j’ai vu ses doigts qui s’agitaient sur son écran tactile, (dans 10 min, dans ma bouche). Elle a rajouté un smiley qui tire la langue, j’aimais bien son sens de la répartie à Marie-Christine, quand même. Son mari continuait de danser frénétiquement avec la voisine sur ce qui semblait être le tube de l’été, le pauvre était complètement à côté du tempo. La chanson disait Despacito, pourtant. Je me suis dit en le regardant que je préférais prendre le temps à contre-pied que prendre mon pied à contre-temps, puis j’ai rejoint sa femme à l’étage.

Il était bientôt minuit, elle m’offrait son cul pour la nouvelle année, je me devais d’être à l’heure, pour une fois.

Allongée dans la baignoire, Marie-Christine me caresse la poitrine en reprenant son souffle. Elle me dit, (je crois que mon mari me trompe avec la voisine), je ne peux m’empêcher de sourire devant l’ironie cruelle de la situation.

Elle est belle quand elle jouit, même en plein silence. J’ai encore son goût légèrement acidulé sur mes lèvres. En bas, le décompte a commencé, j’entends son mari hurler, (10), je regarde Marie-Christine, je me souviens de notre rencontre, à la pause café, elle m’a demandé une cigarette, ça faisait longtemps que je ne fumais plus. Elle a la voix grave, elle laisse traîner quelques syllabes, c’est fascinaaant. (9) Marie-Christine et ses chemisiers, ses longues jupes, elle m’intrigue, elle me plaît, j’ai recommencé à fumer pour la croiser à la pause café. Un peu bourgeoise, un peu paysanne, elle a des manières de reine qui s’ignore. J’ai aimé Marie-Christine à son premier regard, un peu perdu, un peu de travers, elle louche un peu, ça donne du charme, je trouve, (8), elle se colle contre moi au fond de la baignoire, elle me dit, (t’es une belle personne, tu sais), je ne dis rien, non je ne le sais pas. Marie-Christine m’offre son corps, son cœur, son cul, mais elle ne me doit rien, elle ne sait pas que c’est son existence même qui est un cadeau, que sans elle, je ne suis rien. (7) En bas, l’année suivante arrive comme un train lancé à pleine vitesse. À force de la croiser devant la machine à café, à force de perdre mon regard dans les volutes de fumée et son décolleté, je lui ai demandé son numéro, un peu timidement, le rouge au front, elle m’a dit, (oui, tiens, on s’entend bien toi et moi) et j’ai senti mon cœur s’agrandir, un peu comme un hoquet permanent, (6), et de SMS en SMS, de conversation en conversation, Marie-Christine danse au bout de mes doigts, je danse contre les siens, nous avons le cœur qui bat entre les cuisses. (5) L’amour avec elle est différent des fantômes qui peuplaient mon lit, c’est le partage, c’est le jeu, c’est le Nous et non le Je, c’est quelque chose que nous ne connaissions pas, (4), parfois je pense à son mari, je ne pense pas qu’il soit stupide, c’est juste un homme, vautré dans ses privilèges, aveugle, parfois je pense à lui, mais jamais bien longtemps. (3) Marie-Christine est belle, elle me caresse le cœur avec la langue et chaque décharge électrique me rappelle que je vis à nouveau, qu’elle a rallumé les lumières, que je n’ai plus peur du noir, dans (2) secondes, 2018 fera sauter les bouchons de champagne. Nous nous relevons, les cheveux en bataille, je dis, (il est temps de redescendre).

Marie-Christine me regarde, je regarde Marie-Christine, nous nous regardons dans le miroir de la salle de bain, il reste (une seconde), elle dit, (que nous sommes belles, quand même), je souris, on se serre dans les bras, elle me dit, (bonne année, Léa), en bas, la sono est poussée à fond.

PRIX

Image de Printemps 2018
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Rox86 · il y a
MAGNIFIQUE
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Thierry Zaman · il y a
excellent
Il était bientôt minuit, elle m’offrait son cul pour la nouvelle année, je me devais d’être à l’heure, pour une fois.
et fin surprise 😊

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Myrtille · il y a
Chute inattendue, bon moment de lecture....irez-vous lire mon texte Fétichisme, hors compétition ?
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Kym.26 · il y a
La fin exceptionnelle inattendue géniale.
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Kym.26 · il y a
Ces deux phrases mon téléporté du monde réel à cette histoire «Je me suis dit en le regardant que je préférais prendre le temps à contre-pied que prendre mon pied à contre-temps » et ce passage « cest le partage, cest le jeu, cest le Nous et non le Je. » jai adoré
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Sandrine Barre · il y a
Jolie texte. Et malheureusement je ne peux que dire comme bien d'autre lecteurs et lectrices. Jolie chute.
Inattendue et pertinente.

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Jean Calbrix · il y a
J'adore ! Bravo, Vincent !
Vous avez soutenu Mumba et je vous en remercie chaleureusement. Soutiendrez-vous tout autant ma chienne Ianna en finale automne ? : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/me-chienne-ianna-dans-les-dunes Bonne journée à vous.

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Jigé · il y a
Oui, bravo et merci pour se joli texte , finement érotique et sa belle chute
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Jusyfa · il y a
Bonsoir Vincent, je viens vers vous pour d'abord vous féliciter car j'ai reçu le fascicule papier SH. E n° 24, et j'ai ainsi le plaisir de compter votre T.T.C " Elle me caresse le coeur avec la langue " dans ma collection.
Ensuite, pour vous inviter à découvrir "À chacun sa justice " en finale du G.P automne 2018.
Encore bravo et merci.
Jusyfa.

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Nenette14 · il y a
Texte très agréable et accrocheur
Sympa

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