4
min

Elle dort les yeux ouverts

Image de Eva Lagloire

Eva Lagloire

181 lectures

58

Ils arrivent. Ils sont proches. Tout proches. Encore un peu. Leurs pas foulent le sol cabossé, parsemé ci et là de trous formés dans la terre meuble, humide d’eau et de fluides. Chaque foulée est rendue audible. Un craquement. Un pied qui s’enfonce. Un clapotis. Sinistre. Inquiétant. Excitant.

Ouvre les yeux. Doucement. Et regarde. Entends-tu au loin les hurlements d’une meute dispersée ? Ils s’éloignent. Un peu plus. Ils sont loin, à présent. Les entends-tu toujours ? N’est-ce pas incroyable ?

Tu sembles découvrir le monde, tel un nouveau-né. Tes orbes nacrés se posent sur le champ ravagé, aux cannes courbées, brisées, comme affligées de leur existence bien courte. Peux-tu bouger ? Tu n’as pas l’air à l’aise. Ce corps est pourtant bien le tien. Par intermittence, tes doigts remuent. Ils se plient et se tendent. Ton avant-bras s’élève, dans un mouvement à la lenteur remarquable. Tu portes ta main devant tes yeux et l’observes, tournant ton poignet dans un sens, puis dans l’autre. Tu inspectes avec une curiosité particulière tes phalanges qui s’écartent et se rapprochent.

Autour de toi, il y en a d’autres. Ils jonchent le sol, baignent dans la mélasse. Tu es debout, c’est ce qui compte. Tu étais censé être blanc, mais ta carrure blindée est couverte de rouge. Ne t’en incommode pas. Ce n’est que du sang. Leurs possesseurs gisent probablement quelque part à tes pieds. Ignore donc ce fait et avance. Ta démarche est mal assurée. Des câbles ressortent de ton abdomen et pendent dans le vide, tels d’obscures entrailles. Parfois, quelques étincelles voient le jour dans un grésillement. Cela ne dure qu’un instant. Après tout, tout est éphémère, à ton exception.

Ainsi as-tu été conçu. Durable, viable, doué d’une intelligence surclassant les prototypes venus au monde avant toi. Vois le monde qu’ils t’ont laissé pour héritage. Il y fait sombre, de jour comme de nuit. Les astres qui divertissaient autrefois les hommes ne sont plus qu’un mythe ancestral. Apprends les enseignements du passé, comprends les fondements du présent et applique les mesures à venir.

Ce n’est pas la pluie, qui mouille le sol que tu foules de ton existence. Elle a cessé d’exister depuis un millénaire. Les cannes qui plient sous ton poids ne sont que reproductions décoratives d’une plante qui, les données le disent, offraient une saveur douce.

Ce n’est pas la pluie, qui fait rouler sur tes épaules cuirassées de fines gouttelettes. Elles glissent le long de ta précieuse carcasse, chutent avec une lenteur infernale, et s’écrasent dans l’une de ces flaques brunes où tu ne t’attardes aucunement. Pas après pas, tu découvres ce monde qui est le tien. Seconde après seconde. Minute après minute. Jour après jour.
Les cannes à sucre sont loin à présent. Tu n’as plus jamais entendu les hurlements du premier jour. Tu n’as plus jamais vu les lacs au carmin brunâtre franchis durant ton périple. La résistance est encore à ta poursuite. Ils te cherchent. Parfois ils s’égarent et s’éloignent. D’autres fois tu les sens tout près. Tu as appris à les reconnaitre au son de leur matériel. Les lourds sacs qu’ils portent aux objets qui s’entrechoquent, les armes qu’ils rechargent ou vérifient pour combler leur sentiment d’insécurité. Il ne t’a fallu au final que très peu de temps pour apprendre le monde d’il y a mille ans, le monde d’aujourd’hui. Et lorsque ton système songe au monde qui pourrait exister demain, dans un mois ou dans cent ans, ce phénomène se produit. Tes globes aux reflets lunaires deviennent semblables à deux onyx. Et devant eux ne subsiste rien d’autre que cette chose que tu ne parviens pas à toucher. Tu as essayé un jour. Tu as tendu une main, plus tard, tu t’es élancé. Mais sans obstacle aucun, tu es simplement passé au travers. Parfois, cette chose est opaque et blanche, d’autres fois encore, elle t’apparaît grise.

En te connectant aux quelques serveurs qui fonctionnent encore, tu cherches à nommer ce phénomène, à défaut de le comprendre. Il semblerait qu’il t’intrigue. Quelques données physiques, chimiques et météorologiques te sont apparues. Elles donnent pour nom à un phénomène quelque peu similaire, la brume. Comme la pluie, elle a cessé d’exister. La dernière trace de brume que tu as pu trouver sur les serveurs, c’est ce nuage de toxines qui a laissé succomber une région entière il y a de cela quatre cent ans. Cela t’échappe. Tu as beau chercher, analyser, et fouiller les données de ta carte mère, tu ne trouves pas d’explication à ce phénomène. Alors tu te lasses. Tu penses à une faille dans ton système, mais tu as déjà tenté bien des manipulations pour y remédier.

Il n’y a plus ni lune ni soleil, mais ton programme sait différencier le jour de la nuit. En ce troisième jour de ta quinzième semaine, tu découvres au détour de quelques dunes de gravats un humain. Il semble être un adulte de sexe masculin, et allongée sur le sol à quelques mètres de lui gît une petite fille. Elle ne porte pas ces tissus que tu as déjà vu sur les images du passé ou les résistants que tu as pu malencontreusement croiser.

« Elle dort les yeux ouverts. » Marmonne l’homme alors que tu fixes l’enfant.

« Je sais qu’elle ne dort pas. » Lui réponds-tu.

C’est la première fois que tu entends le son de ta voix. Tu t’étonnes de cet écho si peu grave, de ces notes presque féminines. La question de ta nature ou de ton genre n’a jamais fleuri dans ton système. Tu sais parler, et tu n’ignores pas cette capacité. Tu l’as su dès le premier jour, pourtant, tu n’as jamais usé de cette compétence.

« Que sais-tu d’autre ? » Demande l’homme.

Il y a dans sa voix du dédain. Un mépris profond doublé d’une résignation certaine. Tu perçois en lui tellement de choses. De la pauvreté, de l’affaiblissement, du dégoût comme de la tristesse, de l’horreur et de la colère. Tes orbes de nacre scannent l’humain, et à travers sa chair tu distingues toutes les variations de son corps qui s’adresse à toi. Sa température, son rythme cardiaque.

« Toi non plus, tu ne dormiras pas. » Il n’y a pas d’émotion dans ta voix. Il n’y a qu’un vague rictus ironique sur le visage de l’homme.

« Et les autres ? Ils vont dormir ? » Ce n’est plus qu’un souffle, imperceptible.

Il te parvient pourtant, avec autant de netteté que les pas qui se rapprochent en nombre, à quelques kilomètres de là. Devant l’humain, tu t’accroupis. Lui est assis dans les gravats, adossé contre une plaque de ferraille. Alors que tu cherches une réponse, ton regard s’obscurcit, et elle vient à nouveau te trouver. Les dunes disparaissent derrière son manteau trouble. Toi qui vois si clairement le passé, et qui assiste paisiblement au présent, tu t’éveilles à un nouveau savoir. La brume n’a pas disparu. Elle est juste devenue l’incertitude.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très Très Court
58

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

·
Image de Richard Laurence
Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...

·
Image de Maour
Maour · il y a
Bon courage pour le prix, je vous soutiens! Si vous avez 5 minutes, passez donc me lire, je participe aussi :)
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/la-veritable-histoire-du-petit-poucet

·
Image de Atoutva
Atoutva · il y a
Joli texte poétique. Je vote.
J'ai aimé : "Apprends les enseignements du passé, comprends les fondements du présent et applique les mesures à venir."
Si vous voulez voir mon monde : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-loup-7

·
Image de Ludo Laplume
Ludo Laplume · il y a
Une nouvelle originale, maîtrisée. La narration à la deuxième personne du singulier oblige à l'incarnation, ce qui transforme la lecture et varie le plaisir. J'ai relu deux fois.
·
Image de ChristineMourguet
ChristineMourguet · il y a
Très beau texte.
·
Image de Oliv Yeah
Oliv Yeah · il y a
Un univers à la croisée de terminator et d'un conte philosophique... Très beau.
·
Image de Nineppe
Nineppe · il y a
Ça fait plaisir de te lire de nouveau
·
Image de Manu
Manu · il y a
Un texte à la noirceur envoûtante, beaucoup d'images de mondes post apocalyptiques me sont venues en tête ("La Route" de mc Carthy ainsi que plusieurs récits d'Asimov). Une belle description, qui rend l'univers cohérent, presque palpable, on en sent toute la lourdeur, la moiteur et la noirceur. Je vote pour vous ! Et vous propose de venir jeter un oeil sur ma nouvelle, si le coeur vous en dit : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ce-pays-aux-etoiles-immortelles
·
Image de Topscher Nelly
Topscher Nelly · il y a
Très jolie histoire qui transporte.
Mon univers si vous le souhaitez : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/de-lautre-cote-31

·