Elle court

il y a
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C'est un truc tellement incroyable l'écriture ! arranger les mots entre eux, raturer, recommencer, trouver enfin le rythme. Et derrière chaque stylo, un monde  [+]

Une jeune fille court. Son souffle est rapide, désordonné. Elle court à perdre haleine sur le sentier qui court, lui aussi, le long de la plage. Mais lui, il n’est pas désordonné. Il fait sa trace dans la lande juste à la limite de la grève, entre les herbes et le sable.
Elle s’arrête. Elle appuie avec ses mains sur son ventre pour calmer la douleur du poing de côté. Elle faisait toujours ça, enfant, elle se souvient, c’était il y a longtemps, mais l’enfance est loin et elle doit se reposer. Alors elle attend que son cœur s’apaise, que son souffle revienne.
Le soleil a du mal à percer les lourds nuages et une lumière filtrée recouvre le paysage. Elle pourrait rester là, assise, et juste profiter de l’instant, mais c’est impossible. Il ne doit pas la rattraper, il ne doit plus la rattraper. Jamais.
Alors, comme un bon petit soldat, elle continue son chemin. Elle a mal à la tête. Normal, la nuit a été longue, douloureuse. Une nuit qui n’en finissait pas d’étirer ses heures oppressantes, sans pitié. Elle a mal.
Après un virage, le sentier disparaît car de lourds rochers gris lui ont pris sa place et dégueulent dans la mer. L’eau clapote et brille, et joue avec eux.
Finalement, elle n’en peut plus. Elle ose s’arrêter. Elle trouve une grande pierre assez lisse à l’abri de la brise et se laisse tomber. Elle s’allonge même, elle lâche. Elle sent sous ses mains la fraîcheur de la roche et sur son visage le souffle de l’air. Elle respire mieux, elle reprend des forces. C’est drôle, une sorte de confiance têtue monte et l’envahit. Elle a moins peur, elle est sûre qu’il y a du bonheur pour elle aussi. Alors, elle décide que sa vie va changer, que la nuit qui vient de passer est un point final. Un poing final. Dans le visage. Puis dans les côtes, puis le silence. Puis à nouveau les coups, la douleur qui anesthésie la pensée. Dès qu’elle ferme les yeux pour dormir un peu, une claque la réveille.
Une mouette se pose près d’elle. Le soleil est enfin là, bien plus fort que les nuages et la mer est encore plus belle avec lui pour compagnon. Presque elle sourit, presque elle rit. Elle ne veut pas faire fuir la mouette, alors elle ne bouge pas, elle laisse filer les minutes. Comme elle reprend confiance, elle s’installe mieux. Une douleur continue dans une côte, la gêne, mais elle arrive à s’adosser. Elle a réussi, elle s’est sauvée. Les autres fois, elle n’avait pas osé. Tôt ce matin, quand il a été fatigué lui aussi par la nuit trop longue, quand son bras rageur s’est fait plus lourd et que ses yeux ont papillonné puis se sont fermés, elle a fui. Elle ne se souvient plus très bien comment, par quel chemin, si elle a croisé un voisin, une voiture. Elle a pris la route derrière l’immeuble et elle a couru sans se retourner.
La mouette rit. Elle aussi, finalement, rit. Elle ne risque plus rien. Elle comprend enfin que les monstres sont tapis dans le secret des alcôves car la lumière du dehors les effraie. Qu’ils ont bien peu de courage quand on leur résiste.
Elle est tranquille maintenant. Elle se relève en grimaçant, en regrettant de ne pouvoir s’étirer comme on le fait après la sieste. Elle reprend son chemin, elle s’organise dans sa tête. Elle va d’abord soigner son corps meurtri puis elle va effacer petit à petit les images. Elle va gommer cette nuit ultime, cette dernière folie. Et passer à autre chose, enfin.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
L'espérance au bout du chemin! j'ai aimé, j'ai aussi un site si vs avez le temps, merci
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Philippe Rouply · il y a
La délivrance, jusqu'au bout. Joli texte.
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Déborah Locatelli · il y a
Un texte poignant, découvert au hasard de Short. Le sujet est terriblement bien traité, ça coupe le souffle.
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Soseki · il y a
beau texte sur la délivrance de la dépendance , de l 'assujettissement.
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Chris Artenzik · il y a
Merci pour ce moment, vous pouvez aussi me découvrir.
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Laetitia Gand · il y a
Une autre et magnifique façon de le dire. Je vous félicite. Est-ce le hasard que je vous lise? Vous comprendrez en me lisant peut-être. Merci. Je suis touchée par votre texte.

http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/au-nom-de-la-femme

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Claire Dévas · il y a
La fin est souvent un commencement ! Belle narration.
Pour soutenir le combat du jeune Manolo des favélas :
http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/le-feu-follet-de-navotas

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Utilisateur désactivé · il y a
Pésant et lourd...jusqu'à une forme de délivrance! Définitive?
;-))

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Etoile · il y a
... bravo... lourd. beau. merci.
si vous le souhaitez, venez découvrir ces deux là : http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/les-deux-hommes-1?all-comments=true#js-collapse-thread-post-76141

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Jean Calbrix · il y a
Un texte qui tient en haleine jusqu'à la délivrance, la dure résolution, quitter le bourreau des alcôves ! Bravo, Mumu, de nous avoir donné à lire votre écrot qui boit comme du petit lait. Une consécration entièrement méritée. Si vous aimez les merles, j'en ai un en finale actuellement. Il siffle qu'il aimerait bien avoir une cerise. Allez-vous vous laisser amadouer par ce vil gredin ? http://short-edition.com/oeuvre/poetik/merle-rondel#

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