Elle attend le train

il y a
2 min
2 190
lectures
284
Qualifié

Curieuse, exploratrice, un goût pour la poésie, l'érotisme, l'intime et le rêve. Ecriture et photographie. Blog&soundcloud, Instagram&youtube Perle Vallens "Ceux qui rêvent éveillés ont  [+]

Image de Automne 2018
Elle attend. Le brouillard est si épais qu'elle pourrait mordre dedans sans l'entamer.
L'humidité flotte en gouttelettes suspendues dans les airs. Le parapet glisse un peu, luisant, suintant de cette eau crasseuse et collante.
Elle a froid. Elle attend avant l'aube. C'est le moment qu'elle préfère pour attendre. Le silence est aussi épais que le brouillard. La nappe assourdit tout, même ses propres mouvements, jusqu'aux battements de son cœur.
Ce n'est pas la première fois qu'elle attend de si bonne heure. Elle s'en est fait une habitude, un rendez-vous. Elle regarde les rails qui plongent dans la nuée comme suspendus. Elle sait bien qu'ils se séparent en deux voies distinctes vers la ligne d'horizon mais pour le moment, avec ce brouillard, elle ne voit qu'une seule route métallique, d'un bleu perlé qui se reflète au loin, dans le halo de lumière blanche.
Elle attend le train, toujours le même.
Il est en retard. C'est probablement à cause de ce brouillard d'hiver qui ne veut pas se déchirer. Elle est nerveuse maintenant. Elle enfonce ses mains dans ses poches, vides. Comme elle. Elle se sent vide en attendant ce train, le sang figé, glacé dans les veines.
Le train, c'est « le sien », celui de sa gare. Enfin un de ceux qui la desservent. Un qu'il pourrait prendre. Il pourrait être dans ce train. Aimerait elle qu'il soit dans ce train ? Elle ne sait pas. Elle pense que oui. Elle attend le train mais elle l'attend aussi. Elle ne cesse de l'attendre. Elle regarde ses chaussures élimées d'avoir tellement attendu, si souvent sur ce parapet. Sera-t-il dans ce train ?
Elle attend comme de nombreuses fois avant. Elle attend le vent qui se lève, féroce, le hurlement qui perce la nuit, cette longue plainte de la locomotive qui lui fait plaquer ses mains sur les oreilles. Elle attend comme si elle avait huit ans. Elle en a beaucoup plus en réalité mais ce matin, elle n'a que huit ans. Les lumières au dessus des rails dessinent des boules de feu de fête foraine. Et cette impression de légèreté... Elle pourrait s'envoler au-dessus du parapet.
Les rails sont comme des membres, des jambes qui courent, de longs bras pour l'enserrer toute. Elle regarde vers le bas, fascinée. Elle lit des mots sur ces lignes droites. Plus loin, elles s'écartent et se chevauchent, elles s'emmêlent mais ici, elle sont bien régulières, des parallèles rassurantes sous elle. Elle voit sa sale gueule d'ange dans le travers de la voie, ses yeux rieurs. Elle pense qu'il se moque d'elle. Elle entend sa voix, pleine, dense, si lointaine déjà. Elle se confond avec la trompe du train qui arrive, à grande vitesse. Le voilà ! Il arrive celui qu'elle attend. Elle se penche pour chercher son reflet, se perdre dans le vertige de l'image aimée, en bas, sur les rails. Elle se laisse happer, hypnotisée par ces deux bras si longs, tendus vers elle, qui l'appellent.
L'instant d'avant, elle est subjuguée. L'instant d'après, elle a sauté.

284

Un petit mot pour l'auteur ? 0 commentaire

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,

Vous aimerez aussi !