3
min

Elle

Image de A. Nardop

A. Nardop

151 lectures

117

Une feuille est déposée sur chaque table du bar tabac avec une grille de loto.
Vendredi 13 janvier 2017.
Votre jour de chance.

Il neige, j’ai froid, je viens de la pharmacie où j’ai acheté du paracétamol pour la grippe que je sens m’envahir. Je suis entré pour un grog qui je l’espère me réchauffera. Et ils me disent que c’est mon jour de chance.
Il y a bien longtemps que je ne crois plus à la chance ni à rien d’ailleurs.
Le grog est trop chaud. Pour attendre je coche machinalement quelques chiffres. Ta date de naissance bien sûr, la mienne puis vient dans ma tête cette date qui n’aurait jamais dû exister. Je froisse la grille et la fourre dans ma poche pour ne plus la voir.
Je me brûle en avalant ce grog dont je n’ai plus envie et me lève pour sortir.
Ma nouvelle voisine a validé une grille et sort avec moi
- Vous ne jouez pas votre grille ? Je vous ai vu la remplir.
Je lui souris
- Moi vous savez, la chance, je n’y crois pas.
Je me tourne pour lui tenir la porte, glisse et me retrouve par terre dans la neige. Ma cheville craque. J’ai compris, une entorse de plus.
C’est elle qui me ramène, ma main appuyée sur son épaule. Je lui jure d’appeler un médecin, la remercie et ferme ma porte.

Il est vingt heures quand la sonnette interrompt le premier acte de la Traviata. Je béquille jusqu’à la porte. C’est elle un plat fumant à la main
- J’ai pensé que vous auriez du mal à cuisiner. Je faisais un gratin de pâtes pour moi alors un peu plus un peu moins.
Elle me dérange. Hélas je suis poli. Je la fais entrer et tout de suite elle s’installe, trouve ce qu’elle cherche comme si elle était chez elle. Rapidement elle met le couvert. Nous mangeons ce gratin excellent que nous arrosons d’une bouteille de chianti que j’ai débouchée. Elle parle d’elle, institutrice à l’école du quartier, elle vient d’acheter le studio voisin de mon appartement pour se rapprocher de son école et économiser un loyer. Elle est mignonne quand elle rit. Elle me questionne.
- Et vous, que faites-vous ?
Je n’aime pas parler de moi, j’élude.
- Oh j’écris, des trucs et des machins qui me plaisent, parfois j’en vends un, j’écris pour les autres, leurs vie, leurs courriers, leurs lettres d’amour, enfin tout ce qu’ils me demandent. Je suis une sorte d’écrivain public.

Nous sommes passés au salon nous installer plus confortablement et finir la bouteille de chianti. Elle aperçoit ma cheville gonflée et bleue et tout de suite sans me demander mon avis.
- Je vais vous masser, vous ne pouvez pas rester comme cela.
D’autorité elle saisit ma jambe, la pose sur ses genoux et commence à promener ses doigts sur ma cheville. Ses mains sont chaudes, douces sur ma douleur. Elle m’explique que sa mère et sa grand-mère savaient soigner les blessés. Elles étaient connues dans son village du Vercors, lui avaient appris leurs gestes. Elle masse effectivement très bien, j’ai le sentiment que ma douleur diminue, je la laisse faire.
Puis ses doigts me ramènent à toi.
Je revois ce soir où je massais tes pauvres jambes si maigres et douloureuses. Ce soir où ton corps épuisé t’a libérée pendant que mes mains dans un effort dérisoire essayaient de te soulager.
Je pleure.
Elle me regarde, gênée, ne dit rien.
J’ai tellement pleuré alors que tu étais malade. Le jour en me cachant, la nuit en silence pour que tu ne m’entendes pas. Je n’avais plus de larmes lorsque tu m’as laissé seul.
Ces larmes me font tellement de bien, je ne veux pas les arrêter, pas les expliquer. Je suis avec toi qui n’es plus là.
Elle ne sait pas mais comprend, se tait, continue à masser doucement.

Son massage est terminé, ma cheville ne me fait plus mal.
Ma tristesse a fini de déborder, j’essuie mes yeux.
Elle me montre la télévision, l’image arrêtée de Nathalie Dessay.
- C’est la Traviata à Aix en Provence à l’archevêché, j’y étais, j’ai pleuré.
- Vous voulez que nous la regardions ensemble ?
Je ne lui dis pas que nous y étions aussi.

Elle pleure effectivement à la mort de Violetta, me prend la main et m’entraine dans ses larmes. La musique terminée elle lâche ma main et me sourit.
- Il faut parfois savoir pleurer, laisser couler ses émotions, vous ne trouvez pas ?
- Je crois que vous avez raison.
Je me sens détendu avec elle, comme allégé. Libre ? J’ai envie de lui parler, qu’elle ne parte pas.
- Je me demande si contrairement à ce que je vous ai dit je ne vais pas croire à nouveau à ma chance.
- Pourquoi ?
- Je pense que ce soir j’ai gagné au loto.
Elle rit.
Elle est vraiment mignonne lorsqu’elle rit.

PRIX

Image de 2017

Thèmes

Image de Très très court
117

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Thara
Thara · il y a
Un texte où l'on perçoit des émotions vives à la lecture...
·
Image de A. Nardop
A. Nardop · il y a
Très personnel en effet, merci de votre sensibilité.
·
Image de Francine Lambert
Francine Lambert · il y a
Le loto c'est aussi le hasard qui crée les rencontres et celle-ci est vraiment très belle ! Vous évoquez la tristesse avec pudeur et l'espoir avec conviction, voilà un récit qui, s'il en est besoin, redonne des couleurs à la vie. A bientôt Claustre !
·
Image de A. Nardop
A. Nardop · il y a
Vous me faites relire ce texte que j'avais un peu oublié et repenser à cette Traviata magnifique que je n'ai pas revue depuis longtemps, je la reverrai un soir de solitude (il est si bon de pleurer lorsque la beauté en est la cause). Merci à vous.
·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Très touchant et plein d espoir
Contente de m être arrêtée sur votre texte.
Belle journée !

·
Image de A. Nardop
A. Nardop · il y a
Merci de votre visite.
·
Image de Petit soleil
Petit soleil · il y a
On y ressent la peine mais aussi l'espoir. Quand l'amour est là. Un très beau texte. J'arrive tard mais je ne regrette pas mon passage. Mon vote
J'ai un TTC parlant du vol d'un aigle. Texte difficile. Je vous y invite ?
Belle fin de journée
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/sous-le-vol-du-grand-aigle

·
Image de Guilhaine Chambon
Guilhaine Chambon · il y a
Je découvre ce matin votre très beau texte . je ne suis sur le site que depuis deux mois.
Je vous invite à découvrir Au fait qui est en finale . Belle journée

·
Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Quelle bonne nouvelle ! Ce texte était parfais pour la St Valentin.
Pour un court de lecture : trois minutes, je vous invite : " Milonga" . A bientôt !

·
Image de Florence Deleurence
Florence Deleurence · il y a
Émue et touchée .. Merci .. Un ami Dany Guyot est en finale avec "La quête" , si vous aimez ..
·
Image de Claire Dévas
Claire Dévas · il y a
Le plusieurs beau cadeau de la vie c'est bien l'amour :-) j'arrive un peu tard mais j'ai beaucoup aimé votre texte :-)
Permettez que je vous invite à venir rencontrer mon héroïne sortie de l'histoire :-)
Votre avis serait le bienvenu, si vous avez 3mn à lui accorder :-)
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/jeanne-et-le-prete-plume

·
Image de Elisabeth Marchand
Elisabeth Marchand · il y a
A mon tour d'être venue vous rendre visite... très très beau texte, qui m'avait échappé... la chance revient toujours même si on n'y croit plus...
·
Image de Mamie-Rosie
Mamie-Rosie · il y a
On sent la présence et l'état d'esprit des personnages, voté.
·