Elle

Elle est grande pour son époque, très mince toute sa vie, discrète, effacée, timide.
Sa force intérieure est insoupçonnable.
Les deux aînés, d’un premier mariage, ont quitté la maison pour former leur propre famille. Les grossesses et la mort des enfants, à la naissance, à 18 mois, à 10 jours, à 11 ans ont eu raison de la santé de la mère. Elle se retrouve l’aîné, celle sur qui le père va compter. Elle a 18ans. Tout le poids de la famille à ce moment-là, retombe sur ses épaules.
Ce serait l’âge de sortir et de se trouver un mari. Elle doit l’oublier, sa famille se sont ses frères et sœurs et son père qui compte sur Elle.
C’est une belle jeune fille. Elle sait être coquette lorsque le travail lui en laisse le loisir. Toujours habillée de marine ou de noir, deuil oblige, pour le travail elle porte une robe juponnée un peu longue, qu’elle recouvre d’un large tablier. Lorsque que, par miracle, elle est autorisée à se rendre à une fête au village elle se vêt de sa tenue « du dimanche », jupe en satin de coton et chemisier blanc. Elle aimerait sortir plus souvent, aller danser comme les filles de son âge. Le père la retient ; n’a-t-elle pas mieux à faire à la maison ? Il y a encore six enfants à charge en plus d’elle-même. Elle n’est plus une enfant, elle est devenue la maîtresse de maison. Son père sait lui rappeler ses obligations.
A 18 ans, vivre sans amour, sans tendresse est un manque, une déchirure au fond de la poitrine. Mais la tendresse est une denrée rare dans cette famille où joindre les deux bouts, faire face aux difficultés de la vie quotidienne, aux maladies, aux heures incalculables de travail, est un luxe au-delà de leurs moyens.
Elle a du succès auprès des garçon, Elle est jolie. Alors pendant les trop rares sorties qui lui sont accordées, Elle se laisse aller dans les bras d’un amoureux. Il a su l’écouter, lui murmurer des mots d’amour. La tête lui tourne d’émotion. Son cœur bat plus fort à chaque rencontre. Le mot bonheur commence à avoir la couleur du soleil. Une chaleur, comme elle n’a pas eu l’occasion d’en connaître encore, l’inonde. Le voir, se glisser dans ses bras, se lover contre son corps, de plus en plus proche, de plus en plus intimement est un heureux plaisir. Difficile de résister sous son insistance et elle ne veut pas le perdre. Une jouissance qui va lui coûter cher.
Une grossesse hors mariage, un scandale qui, dans ce petit village, rejaillit sur la famille. Le père voit son soutien familial lui échapper car évidemment il faut qu’Elle se marie. Le mariage est la seule gomme pour effacer l’affront.
Seulement ce charmant jeune homme, dont toutes les paroles d’amour son gravées dans sa tête et son cœur à Elle, semblent oubliées par lui. Oui, il l’aime, mais il ne veut pas prendre en charge sa famille.
Courageuse à l’extrême Elle va assumer son état seule pour ne pas abandonner son père et ses frères et sœurs.
Elle a une sœur de deux ans sa cadette, pourquoi n’endosse-t-elle pas le rôle de sa sœur aînée afin que celle-ci construise sa propre famille ? Hélas, malgré sa bonne volonté, de donner un coup de main, cette sœur cadette se sent incapable de s’occuper de la ferme et de la cuisine pour toute la famille. Cette cadette coud. Il lui faut des tissus, des matières douces entre ses mains pour en faire d’un coup de ciseau magique des robes fabuleuses. Avec son travail, elle apporte aussi un peu d’argent pour faire bouillir la marmite familiale.
Elle, courageusement, le regard droit, le front haut, face aux regards malveillants va porter son enfant. Elle garde au fond de son cœur le gout amer des faux mots d’amour. La petite fille qui va voir le jour, sera sa récompense. Elle va l’élever avec les enfants de la fratrie. Elle lui donnera un maximum de tendresse. Ce sera son bonheur secret, sa douceur, un baume dans sa vie. La colère du grand-père s’apaisera devant ce petit bout de femme qui n’aura que 2ans lorsque lui-même s’en ira pour l’au-delà.
Sa vie à elle, Elle en a fait le deuil. Penser aux autres jusqu’à sa mort sera son crédo.
La voici seule pour assumer la ferme et la famille.
Elle a 25ans !
Malgré tous les soins, qu’Elle apporte à ses frères et sœurs, plusieurs vont mourir. La tuberculose est dans la maison et grignote petit à petit la santé des plus fragiles. L’un s’en va à 13 ans, une autre à 11 ans, et l’aîné des garçons devenu un homme, dont les bras sont très utiles, décède à 24 ans.
Ce n'est plus possible. Il faut agir. Malgré son courage, Elle sent ses forces l’abandonner.
Avec une énergie, puisée au fond d’elle-même, elle prend les choses à bras le corps. Au milieu de la cour Elle fait un grand feu pour brûler la literie. Elle passe encore tous les murs de la maison à la chaux. Elle espère, par ce choix drastique éradiquer la sale maladie. Elle a eu raison. Cette décision l’a protégée ainsi que sa sœur, ses deux jeunes frères et sa fille chérie !
Tout au long de sa vie Elle devra lutter, continuer à faire face à tant de catastrophes, à tant de deuils injustes. En silence Elle assumera ses chagrins. Les larmes inonderont son cœur, jamais son visage. Elle ne peut plus pleurer, Elle a trop subi, ses larmes sont asséchées.
Faire face, respirer et avancer. Je l’ai toujours connue ainsi.
Elle avait 85 ans, vivait ses dernières heures et je lui portais des médicaments. Encore très lucide Elle m’avait dit : pourquoi dépenser de l’argent avec ça, laissez-moi partir tranquille !
Une battante comme j’ai rarement eu l’occasion d’en rencontrer !