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Elle s’arrête devant les tableaux, admire leur monde arrêté, figé dans une éternité qui sera pourtant aussi brève que celle de l’humanité. Leurs couleurs la fascinent autant que la vie que l’on y devine, un rai de lumière ici, un morceau de pain et un pot de confiture entamé, ailleurs. Parfois un personnage s’immisce dans ce monde inaccessible, il nargue le spectateur trop pressé mais il semble s’adresser à elle, à elle seule. Elle le sent, elle le comprend, elle devine d’où il vient, elle remarque le sofa sur lequel il va sans doute s’assoir, le livre ou l’accessoire de cuisine qu’il va saisir. Elle l’envie ce personnage. Peu importe qu’il lui tourne le dos, sourie au passant ou grimace. Elle les envie aussi cette ample robe dont les plis sont à peine esquissés, ce chapeau qui ne s’envolera jamais, ces cheveux à la blondeur éternelle.
Elle aurait aimé vivre à la belle époque, être une élégante avec son ombrelle à la main, une élégante tournoyante, légère, vive et pleine de répartie, heureuse de faire chavirer les têtes mais libre d’elle-même, libre de ses sentiments, de ses plaisirs et des tourments qu’elle aurait provoqués. Elle se rêvait en ange, un ange débarrassé du monde et de ses préjugés, de ses images et de ses références. Peut-être se rêvait-elle éthérée, pur esprit libéré de toutes les chaînes et de la matière, esprit libéré de ce monde trop réel, de cet outrage permanent à la beauté et à la légèreté !
Hélas, comment vivre hors du monde lorsque sa vacuité, sa bêtise, sa mesquinerie et sa méchanceté vous agressent jour après jour, minute après minute ? Quand on aime le beau, les tons pastel et les paysages de brume autant que les couleurs flamboyantes et leurs harmonies mais qu’autour de vous l’impatience, l’indifférence, le mauvais goût et l’envie occupent tout l’espace ?
Le jardin d’Éden hante ses rêves. Il est fleuri, envahi de hautes herbes, baigné d’une douce lumière. Il fleure bon le repos, la sérénité et la longueur du temps. Au loin pourtant, l’arbre de la Connaissance, cet arbre maudit qui a mis à mal son espèce et menacé toutes les autres ravive ses cauchemars. Elle s’en détourne, mais quelle erreur l’a conduite vers cet âge trouble et dans cette époque où les têtes vides et les regards creux s’accrochent à des écrans comme pour empêcher les esprits de se libérer et de s’élever ? Dans ce monde où laideur, violences et turpitudes apparaissent comme les marques suprêmes du temps ?
Prise au piège d’un monde qui n’est pas le sien, elle se cherche. Trouvera-t-elle l’ailleurs d’où elle vient ou n’est-ce qu’une chimère ?
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