Elément déclencheur

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- Eh bien voilà, monsieur Hennebert, c’était votre dernière chimio. Vous reviendrez me voir pour un bilan complet le mois prochain, mais je pense pouvoir vous dire que vous êtes en bonne voie de guérison. Le traitement expérimental a marché du tonnerre ; votre corps a parfaitement réagi aux nouveaux produits utilisés et vous allez pouvoir reprendre bientôt vos activités habituelles. Vous pouvez, dès maintenant, songer à retourner au boulot et retrouver vos chères têtes blondes.
- Je vous remercie, docteur. Je n’irai pas jusqu’à dire que ce fut un plaisir de vous rencontrer, mais en dehors des traitements que vous m’avez infligés, dans d’autres circonstances, nous aurions pu être amis. Vous êtes quelqu’un de bien, docteur, de fondamentalement humain ! Vous m’avez apporté beaucoup et je pense que ma vie ne sera plus jamais la même grâce à vous. Merci, merci d’avoir soigné à la fois mon corps et mon âme.
Je m’appelle Piet Hennebert, je vais bientôt atteindre le demi-siècle. Si l’on m’avait dit il y a deux ans que je pourrais fêter mon cinquantième anniversaire, je ne l’aurais jamais cru. J’étais au plus mal et l’annonce de mon cancer m’avait complètement anéanti. Je n’avais, jusqu’alors, jamais profité de la vie, toujours fatigué, toujours stressé par le boulot, toujours sur les nerfs, sans forces pour croquer la vie à pleines dents.
Je suis passé à côté de mes propres enfants à toujours m’occuper de ceux des autres. J’avais passé vingt-huit ans de ma vie à essayer de donner à boire à des ânes qui n’avaient pas soif ! Je me suis donné à fond dans mon travail pour ne recevoir en retour aucune gratitude, pire pour être critiqué la plupart du temps !
Comme je regrette maintenant ces années au service des enfants des autres, ces enfants-rois pour qui tout est permis, ces petits êtres innocents élevés au rang de souverains par leurs parents ! J’ai utilisé le temps de vie qu’on m’a offert à ma naissance pour préparer des cours que la plupart de mes élèves rejetaient avant d’en prendre connaissance, à corriger leurs erreurs qu’ils renouvelleraient sans état d’âme particulier. Un âne ne trébuche pas deux fois sur la même pierre, mais un gosse fait encore et encore les mêmes erreurs. Pour s’améliorer, il faut le vouloir ! Si on se trouve bien comme on est, on ne voit pas la nécessité de changer quoi que ce soit à notre vie.
Combien d’enseignants comme moi ont subi les mêmes affres de la vie, les mêmes espoirs vite relégués au plus profond de leur âme, les mêmes regrets, la même tristesse ? Les maitres d’école ont perdu leur titre de « maitre » au profit de « professeur des écoles ». Un mot peut tout changer ? Un maitre, c’est un juge, un avocat, pas quelqu’un qui transmet son savoir, savoir-faire, savoir-être à des vases vides qui refusent de se remplir ! Un maitre, c’est une personne qui domine un art (un peintre, un sculpteur, un musicien,...) et qui est susceptible de l’enseigner. L’instituteur est maitre en quoi ? En la maitrise de soi, sans aucun doute !
Evidemment, il ne faut pas généraliser. Tous les gosses que l’instit a devant lui ne sont pas des monstres en devenir, des ignares que rien n’intéresse. Certains sont avides de connaissance, obéissants, prévenants, gentils, aimables,... Tout est une question d’éducation !
Souvent, je me suis posé la question : « Enseigner sert-il à quelque chose ? ». La réponse est oui, sans aucun doute, mais en voyant l’orthographe ou la grammaire utilisées sur les réseaux sociaux, on est quand même en droit de se la poser !
Combien d’instituteurs ou de professeurs de français se sont arraché les cheveux pour faire entrer, dans les têtes vides, des règles aussi vite oubliées ?
Alors, non, docteur Mabil, non, je ne compte pas retrouver un jour mes « chères têtes blondes » comme vous dites. Le vase a débordé, la coupe est pleine, la motivation s’en est allée. Il faut voir les choses en face : j’ai passé vingt-huit ans de ma vie à détruire ma santé. J’en ai la plus grande preuve qu’on puisse avoir. Le crabe a failli m’avoir. Je ne lui laisserai pas une deuxième chance de m’abattre !
Et puis, docteur Mabil, vous allez un peu vite en besogne car cette dernière chimio sera la même que les précédentes. Je connais les nausées et les vomissements, la perte d’appétit, la fatigue, l’apathie dont je fais preuve pendant quelques jours après l’injection.
C’’est la dernière et je dois m’en réjouir, mais permettez, cher docteur, que je me réjouisse plus tard, quand j’aurai retrouvé mon poids de forme, quand j’aurai retrouvé ma chevelure abondante, quand je pourrai à nouveau courir un cent mètres sans être essoufflé.
Je vais profiter de ces semaines sans nausées qui vont suivre les jours qui viennent pour me ressourcer, reprendre contact avec la terre, remettre ma vie en question, me créer un avenir qui me convient.
Mon rêve a toujours été d’ouvrir une librairie. Je n’ai jamais osé me lancer. Avec la conjoncture actuelle et les achats via l’internet, c’est une folie d’ouvrir une boutique. Pourtant, pour moi, ce sera une folie douce. Qu’ai-je à perdre en réalité ? J’ai failli perdre la vie. Ce n’est pas ou plus la peur de l’échec qui peut me faire reculer maintenant.
Mes enfants sont grands et n’ont plus vraiment besoin de moi. Mon épouse gagne bien sa vie ; elle ne vit que pour son métier. Elle acceptera bien de me nourrir si je n’arrive pas à joindre les deux bouts.
Je vais lister mes rêves, tous ceux que j’ai refoulés au fond de moi sans jamais oser y penser. Et mon but sera désormais de les réaliser un à un en arrêtant d’écouter cette voix intérieure qui trouve toujours une objection à chaque envie qui se crée.
Quand la tempête cesse, les oiseaux se remettent à chanter. Quand un tsunami a tout emporté sur son passage, il faut tout reconstruire. Moi, je vais reconstruire ma vie, me permettre tout ce que je me suis refusé pendant tant d’années.
Pourquoi se met-on soi-même autant de bâtons dans les roues ? On n’a qu’une vie, je viens de m’en rendre compte, et elle est très courte. Il faut la vivre comme on l’entend, la vivre pleinement en surmontant les obstacles avec acharnement, sans faiblir, sans se laisser aller à la facilité.
Au milieu des livres, je me sentirai bien. Je pourrai conseiller des lecteurs potentiels, parler littérature avec des inconnus passionnés par les lettres comme moi, inviter des auteurs, des conteurs, organiser des soirées littéraires, des concours de nouvelles,...
Ce que je vais faire, c’est échanger 25 gosses contre des centaines ou des milliers de bouquins. Au moins ceux-ci seront silencieux. Le stress quotidien fera place à un calme salvateur. Ce n’est que dans la quiétude d’une journée passée au milieu de mots silencieux que je pourrai vider le vase qui a nourri le crabe pendant deux longues années.
Toutes les épreuves ont du bon. Elles permettent de réveiller nos forces intérieures et de sortir d’une torpeur dans laquelle on est parfois plongé depuis des années.
Bien sûr, tout le monde ne sort pas vainqueur de ces combats contre le mal, mais puisque je suis sur la bonne voie - n’est-ce pas docteur Mabil ? -, je vais pouvoir renaitre à la vie et la façonner selon mes envies.
L’avenir m’appartient. Ite missa est.
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M. Iraje · il y a
Au delà de la révolution physique et psychique s'ouvre le chemin de la renaissance.
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Yasmine Anonyme · il y a
Très jolie, félicitation. Très bonne découverte !
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Philippe Desterbecq · il y a
Merci, c'est gentil !
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Tess Benedict · il y a
Vous avez traité le sujet par la bande, mais si le prochain thème est sur l'école ( c'est tendance), votre témoignage me parle particulièrement ( j'ai été instit et eu les mêmes pensées que vous, jusqu'au désir d'ouvrir une librairie, pour le silence des livres). Dur métier, souvent critiqué, rarement reconnu.
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Sérina Ronddecuir · il y a
Joli texte. Une invitation à soutenir ma prose. Mes remerciements !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-jour-dapres-15?

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Tnomreg Germont · il y a
Mes voix ! Très belle œuvre !
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Philippe Desterbecq · il y a
Merci beaucoup.
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Keith Simmonds · il y a
Une œuvre bien conçue qui nous apprend à accepter les épreuves avec sérénité et optimisme ! Mon soutien ! Une invitation à venir soutenir Katherine la Combattante dans sa lutte courageuse et acharnée contre l’épouvantable maladie du cancer du sein. Mes remerciements d’avance !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/katherine-la-combattante

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Philippe Desterbecq · il y a
Merci. Je vais voir Katherine.
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Keith Simmonds · il y a
Un grand merci d'avance, Philippe ! A bientôt!
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Françoise Desvigne · il y a
"La quiétude d'une journée passée au milieu de mots silencieux " , très jolie phrase et très beau texte !
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Philippe Desterbecq · il y a
Merci beaucoup.