383 lectures

54

FINALISTE
Sélection Jury

J’ai fait de vilaines choses. J’avais dix ans la dernière fois que je me suis confessé. Cela se passait au fond de la chapelle de l’école. Le confessionnal en occupait le coin le plus sombre, loin de tout vitrail et bas de plafond à cause de la mezzanine de la chorale juste au dessus. Quand venait mon tour de passer aux aveux, je n’en menais pas large. Je m’agenouillais sur le petit banc, les genoux nus au contact du bois (j’étais encore en culottes courtes), mains jointes, visage baissé, tout près de la grille de chêne ouvragée derrière laquelle on devinait le souffle du confesseur. J’avais beau le connaître, c’était quelqu’un d’autre dans ces moments-là. Le Père Bernard savait merveilleusement jouer de ce tour de passe-passe qui faisait disparaître nos péchés après avoir prononcé la formule magique « Ego te absolvo a peccatis tuis, in nomine Patris, et Filii et Spiritus Sancti. Amen. » À tous les coups on gagne l’absolution. Mais avant d’être lavé de nos turpitudes, encore fallait-il les avouer. Pour nous aider, le Père Bernard avait rédigé une liste de péchés. Cela allait de « j’ai dit des gros mots » à « j’ai copié sur mon voisin pendant une composition » en passant par « je me suis mis en colère » et « j’ai été gourmand ». Chaque péché était suivi de la question : « combien de fois ? ». Il nous suffisait de cocher les lignes qui nous concernaient et de remplir la case accusatrice de nos faiblesses. C’était pratique et ça permettait au curé d’abattre davantage de confessions en un minimum de temps. Dans cette liste, figurait un aveu qui se prêtait à toutes les interprétations : « j’ai fait de vilaines choses ». Longtemps, je me suis demandé ce que pouvaient être ces vilaines choses. Mon intuition d’enfant me suggérait qu’il s’agissait probablement de choses inavouables en rapport avec la sexualité. La formule était suffisamment vague pour que l’on puisse y fourrer des « fautes » que l’on aurait jamais osé dire, ne serait-ce que parce qu’on ne savait pas les nommer. Fervent pratiquant de la masturbation, je connaissais la chose, mais j’ignorais le mot. Ce que je n’ignorais pas, c’est ce lourd sentiment de culpabilité qui enveloppait ces choses. Ces vilaines choses, si douces et si fortes.
Ego te absolvo. Et c’était reparti pour un tour. Lui comme moi, nous savions que je commettrais les mêmes vilaines choses au cours des prochains jours, mais je m’étais confessé, il m’avait donné l’absolution, j’avais pris la ferme résolution de ne plus offenser le bon dieu (avec le secours de sa sainte grâce), la vie pouvait se poursuivre, avec ses tentations obscures, ses héroïques résistances et ses délicieux dérapages.

PRIX

Image de Eté 2016
54

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lire la charte

Pour poster des commentaires,
Image de Frédéric Roch
Frédéric Roch · il y a
Quelle belle plume. Tant de souvenirs me reviennent de ces moments de cathé passés à chercher des fautes avouables alors que tant d'autres restaient bien cachées.
Je m’absous.

·
Image de Emma
Emma · il y a
C'est la fin du tour ! Bonne chance !
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Bonne chance !
·
Image de Catalina Gimenez
Catalina Gimenez · il y a
Votre texte m'avait échappé.
J'ai beaucoup aimé... Beaucoup. Mon vote!
Ego te absolvo. Et c’était reparti pour un tour

·
Image de Fergus
Fergus · il y a
Bonjour, JLT
J'imagine que beaucoup d'entre nous ont connu des expériences similaires. D'où l'authenticité de ce bref récit rédigé sans artifices. Une question me taraude néanmoins : qu'en était-il des propres "vilaines choses" du confesseur ?

·
Image de Nastasia B
Nastasia B · il y a
Ma modeste contribution et mes encouragements.
·
Image de Dolotarasse
Dolotarasse · il y a
Cela me rappelle quelques souvenirs. Une torture de se confesser si jeune, mdr. Mon vote.
·
Image de Dominique Hilloulin
Dominique Hilloulin · il y a
JLT je soupçonne que nous soyons de la même génération ,et avec un parcours un peu identique.Le " et c'était reparti pour un tour" me convoque à des souvenirs de pensionnat.Je vote pour vous.Mon poème "la pomme au compotier" est finaliste été. Iriez vous l'absoudre et l'aider à progresser? Merci
·
Image de Alain Maréchal
Alain Maréchal · il y a
Du vécu...non?
Quoi qu'il en soit....mon vote!

·
Image de Lulla Bell
Lulla Bell · il y a
heureusement il y a pire que ces "vilaines choses" ! Par contre le père Bernard avait une drôle de technique pour confesser ;-) Original et mon vote. Si le coeur vous en dit, j'ai un poème en finale moi aussi.
·