Eglise 2.0

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Image de Eté 2016
Marboz, le premier juin 2058

— C’est qui le vieux monsieur qui prie là-bas ?
— Lui, là ? Avec la grande barbe blanche ?
— Ouais
— Je sais pas.

Dans quelques jours, Arthur et Chloé célèbrent leurs noces de perle : trente ans de mariage pour ces deux enfants de Marboz, baptisés à l’âge de dix ans par le curé de l’époque, le Père Luc Ledroit. Ces deux-là ne se sont jamais quittés. Ils ont été parmi les derniers à se marier à l’église de leur village dans les années 2020. Les suivants ont dû se contenter d’une télé-cérémonie nuptiale sur internet.

En ce premier juin, ils sont quelques-uns à célébrer le bicentenaire de l’église de Marboz. Sur le set holographique en suspension, les images du temps passé rappellent qu’il y a un demi-siècle, la paroisse était encore vivante. Cela se passait en 2008, à l’occasion des cent-cinquante ans de l’église. Les anciens avaient bien fait les choses : animations culturelles, spectacle son et lumière, banquet et bien sûr une grand messe présidée par l’évêque.

Personne n’imaginait, à l’époque, que la vie paroissiale allait dépérir aussi rapidement. Lorsque le Père Luc prit sa retraite, en 2027, il n’y eut personne pour le remplacer. Comme dans la plupart des églises du pays, il fallut se satisfaire des OAD (Offices à Distance), un dispositif informatisé qui permettait de lancer tel ou tel programme : messe dominicale, baptême, mariage, funérailles... À l’époque, un écran trônait au-dessus de l’hôtel et il fallait se contenter d’une image haute définition en deux dimensions. Ce n’est qu’à partir des années quarante que l’holographie fut adoptée, créant une illusion parfaite. Illusion parfaite. Illusion donc. Dieu.com, messe virtuelle, confessionnal 2.0, distributeur automatique d’hosties...

Et pourtant l’église est toujours là, bien plantée au cœur du vieux village. On savait construire « durable » en 1858 ! L’aménagement de l’abri anti-atomique 01X851 sous l’édifice religieux désaffecté n’a en rien modifié l’aspect du quartier. Avec sept-mille-cinq-cents places, c’est pourtant un abri de seconde catégorie qui occupe une superficie de deux hectares et demi à cinquante mètres sous terre. Il faut dire que le sous-sol particulier de la commune a toujours intéressé les militaires. Il paraît même que certains industriels envisageaient d’y enfouir leurs déchets au début du siècle.

L’église est toujours là, mais il n’y a plus de curé à Marboz. Et la messe holographique n’attire plus que les anciens parce qu’on y voit officier une sorte de clone du Père Luc plus vrai que nature. Aujourd’hui, il doit avoir une centaine d’années. Et je parie qu’il a une longue barbe blanche.

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