Effets personnels

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Je voudrais que ma plume encercle des milliers de mots, les apprivoise, et les fasse danser sur le fil ténu de la vie  [+]

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« C'est drôle la vie. Quand on est gosse, le temps n'en finit pas de se traîner. Et puis, du jour au lendemain, on a comme ça 50 ans. Et l'enfance, tout ce qui l'en reste, ça tient dans une petite boite. Une petite boite rouillée (1).  »

Cette petite boîte en fer blanc rectangulaire, dont le couvercle est incrusté de représentations de Bredela, ces petits gâteaux alsaciens dont raffolait maman, je la découvre dans l'armoire de sa chambre, alors qu'elle vient juste de déserter les lieux pour un espace plus adapté, et surtout, plus encadré. Je m'assois sur son lit dévasté. Je pose la boîte sur mes genoux, et je tente de l'ouvrir. Le couvercle grince des charnières et résiste aux assauts répétés de mes mains impatientes, manifestant ainsi son désaccord à mon intrusion opportune.

Quand enfin il consent à me livrer un passage vers ses secrets, je plonge dans les jeux de plage et les fêtes de l'école d'une petite fille qui sourit à l'objectif. Une innocence au visage rond entouré de deux couettes rebelles. Mes mains cherchent encore, et trouvent des portraits adolescents, où le sourire et les couettes ont disparu. L'inquiétude se lit sur des traits qui entrent dans l'âge de raison... ou de la déraison. Au verso d'une des photos, une inscription : « Lydie — 16 ans — TBEA (2) installé ». Lydie... ma mère... 50 ans aujourd'hui... 16 ans hier. Maëlle, moi... 16 ans depuis un peu plus qu'hier. Quelle ressemblance...

Elle, à 16 ans, avait perdu l'espoir de grandir comme les autres. Moi, à 16 ans, déjà plus l'espoir de n'être rien que moi, une enfant. La vie s'est chargée de me couper l'herbe sous l'pied. Sabot au maxi pour que rien ne dépasse, ou à peine... Déjà que le doute s'était bien immiscé en moi, prenant toute la place, grignotant toute mon énergie comme une gangrène...

Avant-hier, la totale ! Mais aussi le début de ma liberté conditionnelle.

Prise la main dans l'sac. Trois pommes et deux poires. En tout et pour tout. L'agent de sécurité n'a pas voulu fermer les yeux. Il me connait pourtant. Moi, ma situation, ma mère sans cesse entre deux eaux, entre deux boites de médoc, entre deux mondes, le sien, et celui des autres. Malgemb a même agrémenté son rapport d'un coup de tampon : RÉCIDIVE ! Coup de boutoir dans mon existence malmenée d'avoir grandi trop vite. Je ne compte plus les jours où, marquée par ses épisodes dépressifs, ma mère ne se levait plus, dépassée par cette fatigue immense et la tristesse de n'être qu'elle. Dans mon costume d'adulte trop grand pour moi, il me fallait user de tellement d'arguments pour qu'elle se lève enfin, accepte de se laisser habiller, coiffer. Jusqu'à cette heure du chien et du loup qui la terrorisait, et la laissait encore plus exsangue d'elle-même. Lorsqu'à l'inverse, elle se trouvait dans une phase maniaque, rien ni personne ne pouvait stopper son exubérance et son exaltation à gravir tous les sommets du monde. Quitte à nous mettre en danger... et sur la paille.

Mon père ? Cela faisait longtemps qu'il avait pris la tangente... Cavale des sentiments... État de fuite permanent. J'étais seule. Multirôles et multitâches. J'avais semé un indice ici ou là de notre désolation familiale. Au lycée... quand j'y allais. Chez la voisine, prétextant un manque de sucre pour une recette de gâteau imaginaire. Auprès des administrations, quand des factures nous revenaient impayées. Je n'en pouvais plus de colmater des brèches irréparables. Maçon de l'âme, ce n'est pas un métier pour une ado...

Ces fruits-là, au fond de mon petit sac de jute écrasé à l'intérieur de mon blouson trop serré, c'était la goutte d'eau qui faisait déborder la vase. Celle où je m'enfonçais chaque jour un peu plus.

Récidive ! Mon quotidien était devenu une perpétuelle récidive, entre des phases maniaques et des phases dépressives. Hyperactivité versus apathie totale. « Adopte donc la positive attitude », me sifflaient certains donneurs de leçons. « Vois la vie comme une aventure mouvementée, faite de hauts et de bas, de joies et de peines. Comme les montagnes russes des parcs d'attractions ». Je n'ai jamais aimé les fêtes foraines, ni les manèges.

Après un sermon bourdonné profond dans mes oreilles, ma bobine de récidiviste enregistrée dans la boite noire du supermarché, avec interdiction de m'y représenter sous deux mois, ma compote de fruits écrasés et moi, nous sommes rentrées dans nos pénates. Dès la porte d'entrée, je pris un énième tsunami en pleine tête. Je butai d'abord sur une multitude de boîtes, de toutes formes, de toutes tailles, en plastique, en carton, en fer. Boîtes à chapeau, à outils, de déménagement. Du déjà vu... déjà vécu... Je butais ensuite sur maman, survoltée, tridimensionnée. Frénésie impossible à juguler. Boite de dialogue rompue... Une seule solution : mettre maman à l'abri d'elle-même... la procédure est rôdée...

Assise sur le lit dévasté, la petite boite en fer blanc rectangulaire posée sur les genoux, le couvercle ne m'oppose plus la moindre résistance à livrer ses secrets. Je poursuis mon voyage dans le temps. Mes yeux et mes mains explorent l'infini, caressent le grain des photos endormies, et se construisent de nouveaux souvenirs.


« Parfois, l'Amour est une boîte fermée sur du vide (3)  »

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(1) Le fabuleux destin d'Amélie Poulain — Film de Jean-Pierre Jeunet — 2001
(2) TBEA : Trouble Bipolaire chez l'Enfant et l'Adolescent
(3) Le rêve n'est pas ce qui manque — Élie DELAMARE-DEBOUTTEVILLE — Éditions Le Realgar — 2016
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JL DRANEM · il y a
Beaucoup de souvenirs dans nos boites à malice... après une réactualisation de mes abonnés, mon invitation sur une île : https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/mon-ile-18
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Joëlle Brethes · il y a
Et hop !... retour aux urnes !