Edmond Rapem-Waldo

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Un quart de siècle, banlieue de Varsovie  [+]

Cela fait maintenant trois mois qu’Edmond Rapem-Waldo a emménagé au 4 allée des Sauvageons. Trois mois qu’il noircit ma vie en éblouissant celle de mes proches. Tout le monde le trouve beau, drôle et incroyablement charismatique.
Charismatique, Dieu que je hais ce mot. À chaque fois que je leur demande d’être plus précis, ils me disent quelque chose comme « oui tu sais, quand il est là, on sait qu’il est là » ou encore « il a quelque chose de magnétique, tu vois ». Moi je n’y comprends rien.

Edmond Rape-moi-l’Dos, car c’est ainsi que je l’ai surnommé, travaille dans la finance verte. Il a réussi à choisir l’un des métiers les plus cruels pour en faire quelque chose de bien. Alors voilà, il va sauver la planète, il veille sur son prochain. D’ailleurs un peu trop sur les miens, à mon goût.
Entre nos deux maisons, il existe un petit terrain d’à peine un hectare. Il appartenait à mes parents et j’essaye d’y faire grimper des vignes. Figurez-vous que je le vois s’y pavaner, chaque soir, cigare au bec, à observer mes enfants qui jouent sur la terrasse. J’ai parfois l’impression qu’il aimerait être leur père. Je pourrais en tirer une forme de fierté, certes, sauf que mes enfants aussi aimeraient qu’il soit leur père.

Par chance, je ne pense pas être le seul à regretter son arrivée. J’ai bien vu les regards que lui lançaient le vieux Durandier et Monsieur Baron. Mes deux autres voisins ne sont pas dupes. Leurs femmes et leurs enfants ont aussi été envoutés. Mais je sais qu’ils n’oseront rien faire. Ils sont du genre à baisser les yeux et à refaire leur journée sous la douche. Je le sais, car je suis pareil. Du moins je l’étais.

La révélation m’est apparue le mois dernier. Le film du samedi soir venait de finir, je me suis donc levé pour éteindre la télé lorsqu’un détail m’a alerté. Le silence. D’habitude, ma femme se sentait obligée de donner son avis sur chaque personnage, chaque décor et chaque dialogue. Cette fois, elle était restée muette. Regard dans le vague, elle torturait l’une de ses mèches blondes d’une façon presque sensuelle.
«  - À quoi penses-tu ma chérie ?
- Tu savais qu’Edmond a le même âge que toi ? C’est quand même dingue ce que le sport peut faire rajeunir. »

Après trois longues heures atroces devant l’un de ses stupides films d’espionnage, qu’elle adorait tant d’ailleurs, elle pensait à lui ? Il y avait pourtant là une évidence, il était son agent secret, son sauveur qui allait l’emmener loin de cette vie à demi éteinte. Où était la reconnaissance ? Après quarante ans de mariage, c’était si facile. Elle, la fille d’un pilier de bar, ne se rendait même pas compte que sans moi, elle n’aurait jamais osé poser le regard sur cet apollon. Si elle lui adresse la parole, c’est parce que j’ai fait d’elle une femme, une vraie, avec des goûts distingués. Certains me traiteraient de salaud, mais après tout, moi et ma médiocrité nous portions très bien jusqu’à ce qu’il n’arrive.

Dans moins de deux semaines, nous devons l’inviter au repas du quartier, et je sais qu’il va s’accaparer la soirée. Il ramènera la meilleure bouteille de vin et il aura des blagues hilarantes à raconter, sans jamais s’essouffler. Ma femme boira ses paroles et une fois ivre, elle viendra se blottir contre moi en murmurant : « Tu devrais être un peu plus comme lui, et un peu moins comme toi. »

C’est pour cette raison que j’ai décidé de le tuer.
Je devais le faire sortir de ma vie avant qu’il ne m’en exclut. Mais j’ai bien cherché, et je n’ai rien trouvé. Rien qui ne puisse coller avec mes capacités physiques ou intellectuelles. Alors, j’ai décidé de le pousser à l’exil. Pour cela il me suffisait de me poser en victime, et ça, j’en avais déjà plus l’habitude. Une idée en entrainant une autre, j’ai même trouvé une façon de rattraper l’une de mes bourdes passées.

Très mauvais en négociation, j’ai réussi à me faire vendre une assurance hors de prix pour protéger la parcelle en friche qui jouxte ma maison. Ma femme me l’a énormément reproché et il est vrai que c’est assez cocasse puisque nous habitions dans la région la plus humide de France.

Vint alors le jour du repas. Ou plutôt le matin. Je me suis levé aux aurores pour préparer ma mission. Tout le monde dormait, ou presque. Le vieux Duranier s’activait dans sa cuisine et c’était bien la première fois que je l’y voyais. Discret comme jamais, je me suis approché de la poubelle d’Edmond et j’y ai récupéré un reste de cigare qu’il avait fumé la veille.
Le soir venu, nous nous sommes rendus chez les Duranier.

Des toasts rassis avaient été déposés de façon maladroite sur des assiettes en carton, un mauvais vin fut servi dans des gobelets en plastique et les bullmastiffs de la vieille Bernadette n’en finissaient plus d’aboyer. Rien n’était parfait, excepté Edmond. Son brushing élégant dépassait l’assemblée d’une bonne tête et demie et il n’arrêtait pas de réajuster sa chemise en lin qu’il faisait rouler sur ses muscles saillants.

Vers 10 heures du soir, ivre comme un sot, je me suis éclipsé de chez les Duranier pour m’engager sur la parcelle de terre qui sépare ma maison et celle de ce cuistre de Rape-moi-l’Dos. J’y ai allumé le reste de cigare d’Edmond et je l’ai déposé entre les feuilles mortes.

Il ne me restait plus qu’à trouver une excuse pour envoyer Edmond chercher quelque chose dans sa maison, près du champ. Green trader la semaine, pyromane le week-end !
Sauf qu’en rentrant dans la maison, j’ai vite compris que quelque chose clochait. Toute la troupe s’était rassemblée autour des toilettes, d’où provenaient de faibles gémissements.

Ça alors, Rape-moi-l’Dos, s’était fait empoisonner. Le vieux Duranier dansait sur la table, complètement hilare.

J’aurais pu me joindre à lui pour célébrer cette soirée délicieuse, si je n’avais pas mis le feu à mon champ quelques minutes plus tôt. J’aurais même pu hurler de joie, si je ne m’étais pas rendu compte en rentrant chez moi le soir, que cette assurance d’aigrefin n’était valable que pendant l’hiver.
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