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Edition spéciale

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Vrac

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Elle prenait comme moi le 18h45.

J'arrivai du kiosque comme chaque soir et m'affalai comme un millefeuille sur la banquette. Le monde dégoulinait de mauvaises nouvelles.

Le ciel était de la couleur du plomb des typographes, la pluie dessinait sur les vitres des calligrammes en elzévir, quand une bourrasque soudaine changea la fonte j'eus peur que l'orage ne la retarde et ne la fasse rater l'interligne.

Elle courut sur le quai, les pigeons s'envolèrent comme une poignée de gros sel vers la verrière sur laquelle voguaient à toute allure des cumulus qu'on voyait lâcher à la volée des flaques entières, comme des paquets de journaux.

Elle s'abattit près de moi en secouant sa chevelure, ce qui jeta en l'air une myriade de gouttes d'eau étincelantes comme du mica qui dessinèrent en l'air la roue d'un paon avant de crépiter sur moi en averse tropicale, alors mon cœur, coprin noir d'encre, manqua se liquéfier.

On entendait le conducteur choisir avec soin sa banlieue dans la casse des aiguillages tandis que le train s'ébranlait, puis tout s'huila et ronronna comme une presse rotative au soleil couchant accroché aux caténaires.

Ses yeux d'abord, sa respiration essouflée comme une émotion d'avoir couru, enfin ses doigts tournant mes pages. Elle n'est pas de celles qui se moquent du monde, ses conflits, ses scandales, ses colloques, les inondations et les catastrophes environnementales à venir, les mariages princiers, les courses cyclistes et les matches de foot, aussi me parcourut-elle sans distraction et me lut d'un trait jusqu'à mon extase.

Plus tard, dans cette intimité tendre d'après l'amour, elle lut l'horoscope imprimé à sa dévotion, puis me chatouilla délicieusement en remplissant la grille de mots croisés, tapotant ses lèvres chéries du crayon qui me griffait comme m'auraient égratigné ses ongles.

Elle disparut à la nuit tombée pour aller, j'imagine, récupérer ses enfants à la garderie, sans ardeur embrasser son mari, préparer le repas. L'équipe de nettoyage fit peu de cas de moi, me froissant et me jetant entre les rails. A l'heure où les trains dorment comme des vagabonds sous les ponts des autoroutes, le vent finit de disperser mes pages trempées de pluie et de larmes. Dans les barres et les tours alentour s'allumaient déjà, une à une, les fenêtres des ouvriers du livre qui partaient au labeur.

PRIX

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RichardTri · il y a
Bien joué et bien écrit. Mon vote
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Vrac · il y a
Merci pour ce compliment
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Rat, houle des boas · il y a
Yesss !
Votre texte est truffé de belles trouvailles visuelles zé poétiques ! Très chouette !
Merci pour cette lecture.
®

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Vrac · il y a
Encore un compliment, merci !
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Chantane · il y a
un journal qui se lamente chose peut ordinaire....belle plume, bravo
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Vrac · il y a
Mais si on y réfléchit, les journaux bruissent de mauvaises nouvelles et se lamentent ainsi...
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Louise Calvi · il y a
Sur le quai abandonné, un journal se lamentait ....bien vu
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Vrac · il y a
Ça alors, j'ai négligé de vous répondre il y a 4 mois, je ne le découvre qu'aujourd'hui dans un vieux journal qui traînait
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Lange Rostre · il y a
Voilà un très bel article. J'aime bien l'ambiance de cet instant de vie.
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Vrac · il y a
J'ai vécu ça tous les soirs dans une vie antérieure
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Lange Rostre · il y a
Vous en êtes à la combien ? Moi c'est ma deuxième seulement !
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Subtropiko · il y a
Quel anthropomorphisme espiègle, doux-amer ! Le "plomb des typographes" a fondu depuis longtemps, je pense, mais les pigeons voyageurs sont toujours là, pour notre plus grand bonheur... et le papier aussi, à côté des écrans.
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Vrac · il y a
Merci, vraiment. L'amour est propice aux métamorphoses. L'amour fera toujours de gros tirages
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Patricia Burny-Deleau · il y a
De jolies images et toujours de l'émotion dans vos écrits originaux.
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Vrac · il y a
Merci beaucoup. Raconter l'amour, c'est inépuisable
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Jean-Paul Labaisse · il y a
Texte original et amusant, comme vos autres textes.... et toujours aussi bien écrit !
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Vrac · il y a
Merci pour votre lecture
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JACB · il y a
Belle édition truffée d'images et de points de vue subtiles fort bien mis en mots.
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Vrac · il y a
Merci pour votre passage ici aussi
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SakimaRomane · il y a
Des images magnifiques :
-Elle courut sur le quai, les pigeons s'envolèrent comme une poignée de gros sel vers la verrière
- Elle s'abattit près de moi en secouant sa chevelure, ce qui jeta en l'air une myriade de gouttes d'eau étincelantes comme du mica
- enfin ses doigts tournant mes pages.
Etc…
C’est vraiment : Un édition spéciale ! :)

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Vrac · il y a
Merci pour votre lecture et d'aimer mes "images" qui tentent de donner à voir
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