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EricBernard

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Une grève ? Je sais que je pense à tout, mais c’est pourtant la dernière chose à laquelle je croyais. Depuis que j’ai créé l’Eden Park, il y a bien eu quelques moments de tension avec le personnel, mais au final ça c’est toujours réglé à l’amiable. Même avec Lucien, que j’ai pourtant viré, on arrive malgré tout à discuter. Il faut dire qu’il connaît mieux mes problèmes que mes propres salariés, puisqu’il a les mêmes de son côté. Depuis qu’il a décidé d’être mon principal concurrent en montant le Devil’s Paradise, on trouve toujours un moment pour échanger sur le boulot. Et le constat est qu’on se fait vieux et qu’on a du mal à se renouveler. D’après mon équipe, les clients se plaignent de plus en plus souvent du manque d’attractions nouvelles, du peu d’activités excitantes. J’ai créé cet endroit pour qu’ils puissent justement être au calme, oublier les soucis de la vie, profiter d’un repos bien mérité, certainement pas pour en faire une salle de spectacle ! J’ai bien vu que les clients ne se bousculaient plus au portail. Ils hésitaient, ils profitaient d’autres offres, qui d’ailleurs n’arrêtaient pas de se multiplier. Au début, c’est Lucien qui a profité de tous mes clients indécis. Mais même lui me disait dernièrement que les râleurs lui rendent la vie de plus en plus difficile. Toujours des récriminations : et il fait trop chaud, et les animateurs ne sont pas assez attentionnés, et les rafraichissements ne sont pas à la hauteur, et le temps est long !
Je ne suis pas sûr d’avoir bien fait de demander à mon fils de prendre en charge le marketing. Beau parleur, il est toujours à droite et à gauche, mais je ne sais même pas si ses missions commerciales portent leurs fruits. Pour traîner avec sa bande de copains, il est fort, mais lorsqu’il s’agit de bosser, il n’y a plus personne. Enfin, chacun sa croix ! Visiblement, ce n’est pas lui qui viendra me tirer de ce mauvais pas. De là à ce que j’apprenne qu’il est en fait derrière toute cette affaire, je n’en serai qu’à peine surpris.
J’ai fait des compromis bien sûr, au fil des années. J’ai assoupli mon règlement intérieur, j’ai multiplié les activités, j’ai créé des offres spéciales dans le calendrier, j’ai mis plus de transparence dans mes pratiques managériales, j’ai modernisé le décor, j’ai laissé – trop peut-être – la bride sur le cou à mon personnel. Et maintenant ça me retombe dessus. Je n’ai trop rien dit lorsqu’ils ont voulu créé un syndicat. J’ai bien tenté de leur expliquer qu’on était déjà une grande famille, qu’il fallait éviter de se dresser les uns contre les autres mais ça n’a servi à rien, ils avaient déjà leur idée en tête. Je pensais que c’était une mode qu’ils suivaient et que ça leur passerait. Que le petit Gabriel prenne leur tête, ça m’a bien sûr assez énervé, non pas qu’un coursier n’ait pas sa place à la tête d’un syndicat, mais son rôle était d’annoncer les informations que je lui transmettais, pas de les commenter. Résultat, cet appel à la grève ne cache même pas sa volonté de m’évincer, de prendre le contrôle de l’Eden Park de manière collégiale, disent-ils. Ils oublient un peu vite que sans moi, ils ne sont rien. Je les ai tirés de la boue du ruisseau et les ai façonnés à mon image. Et maintenant, ce petit con de Raphaël, avec sa gueule d’ange et son sourire en coin, m’annonce qu’il a pris les clés du gardien et que désormais c’est lui qui assurera la sécurité du lieu, que j’étais libre de m’en aller et d’aller créer ce que je voulais où je voulais, mais que je devais renoncer au travail de toute une vie !
Je ne suis pas méchant, mais je reconnais que j’ai assez mauvais caractère et que je suis très rancunier. Les clients qui ont eu la mauvaise idée de me prendre de haut ou de se comporter de manière inapproprié en ma présence s’en sont souvent repentis. Mais là, je sens que je suis à un tournant et qu’il va falloir vraiment que je reprenne tout à zéro. Ils veulent l’Eden Park ? Ils l’auront. Je vais seulement m’assurer personnellement qu’ils n’auront plus jamais aucun nouveau client. Tant pis pour ces derniers, certains ne méritent certainement pas ma colère, mais ça montrera bien à tout le monde qu’on ne rigole pas avec mon pouvoir de nuisance. Et quand tout ça sera finit, je me demande si je ne vais pas monter un nouveau projet avec Lucien, lui au moins, il ne fait pas semblant d’être gentil, on sait à quoi s’en tenir. Il faudra juste qu’on trouve une nouvelle idée de business un peu moins idéaliste.
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