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EDEN - EPISODE CINQ : JOYCE

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Vin Yl

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Un écran rayé de long en large, une connexion internet inexistante, une batterie presque à plat et une coque dont la couleur rouge est quasiment partie : il est temps que je m'achète un nouveau portable, ça craint si celui-ci me lâche au moment où j'en ai le plus besoin. Maintenant.

Le ciel s'est de nouveau assombri. J'ai l'impression que tout va trop vite aujourd'hui. Il s'est passé tellement de chose. Je touche peut-être au but, mais je ne vais pas aller bien loin dans cet état. J'ai du mal à garder les yeux ouverts malgré la faible circulation à cette heure-ci, ai descendu les trois quarts de mon paquet de clopes en quelques heures ; mes bras sont à bout de force et je ne parle même pas du désordre dans ma tête. Il faut vraiment que je fasse une pause. J'en profiterai pour manger, car depuis hier soir mon estomac s'énerve de ne rien avoir reçu. Je jette un œil aux dossiers à côté de moi. Je me prends un instant à imaginer l'ensemble des réponses à mes questions que peuvent contenir ces pages.
Un klaxon me renvoi violemment à la réalité. J'accélère d'un coup sec et passe de justesse le croisement où une voiture arrivait à toute berzingue dans ma portière droite. Il faut absolument que je me repose. Une rue plus loin, je me gare sur le parking du snack-bar de Joyce, une vieille roulotte qu'elle a emménagée et lancée seul. Cette petite affaire en bord de route, face à l'océan a d'abord connu un démarrage compliqué pour ensuite, avec sa façade bleu clair et ses néons roses au-dessus des fenêtres, devenir un lieu emblématique de Coos Bay. Mon épave fermée à clé, je m'engouffre dans cet endroit que je connais si bien.

Evidemment, il n'y a pas grand monde, seulement les habitués qui viennent boire un café chaque matin avant d'aller au gagne pain. Joyce est stupéfaite de me voir. Elle m'avait manqué.

Oh mon dieu Aaron qu'est-ce que tu fais ici ? C'est une femme pleine de vie, la cinquantaine bien entamée, légèrement plus petite que moi. Je me souviens de son regard perçant bleu azur, impossible à oublier. Elle me serre dans ses bras comme le ferait une mère.

Je meurs de faim et il n'y avait plus rien à manger à la maison *je ne peux rien lui raconter* sans compter que Joel est au bureau. Je n'oublie pas de sourire à la fin de ma phrase.

Tu as une mauvaise mine dis donc... les conditions étaient réunis pour que tu reviennes me voir ! Ca va faire combien de temps ? Deux ans ? Trois ?
Deux ans je pense, la dernière fois on était venu manger comme chaque mercredi midi chez toi avec Eden, maman et papa avant qu'il s'en aille. Ce dernier mot l'a mis mal à l'aise. Ne soit pas gêné Joyce, je m'y suis fait.

Désolé, j'ai le sentiment que vous étiez assis là hier. Je suis la direction de son doigt qui pointe l'endroit où on s'asseyait en famille à regarder les rouleaux formés par l'océan en mangeant un fish'n'chips dont seul Joyce a le secret. Moi aussi.
Assieds-toi et repose toi, je t'apporte un bon déjeuner. En tout cas, elle n'a pas changé ; toujours aussi généreuse, attentionnée et déterminée à ne pas céder aux poids des années.
Je commence à feuilleter le dossiers que j'ai gardé avec moi pour patienter. Le rapport de Joel concernant la disparition d'Eden. Rien d'anormal. Sa version est crédible. Vague mais crédible. Quelque chose m'arrête au beau milieu de la lecture. Je pensais avoir mal lu, mais c'est pas le cas. Il y a bien des bribes de phrases effacées du rapport. Des lieux, des dates, des témoignages. Ça pose problème à la lecture, encore faut-il être attentif et ne pas survoler le texte sous peine de passer totalement inaperçu. Je n'arrive plus à comprendre ce qu'il se passe. Pourquoi tronquer son rapport ? A-t-il quelque chose à se reprocher ? Mon mal de tête empire avec ces questions.
Joyce revient de la cuisine avec un plateau-repas et un café. L'odeur de l'omelette et du bacon est irrésistible. Merci beaucoup. Mange tant que c'est chaud ! Je la revois me dire la même remarque deux ans auparavant. Elle et maman étaient amies, c'est comme ça que nous sommes venus en famille chaque semaine, à cette table. On n'a plus remis les pieds ici depuis.
Mon assiette vidée, elle s'approche à nouveau. Encore un peu de café ? Je fais un signe positif de la tête. Ça va beaucoup mieux, en atteste mon envie de dormir. Joyce s'assoit en face de moi, les bras croisés et me considère.

Que fais-tu vraiment ici Aaron ? Je n'ai pas eu de nouvelles de ta mère depuis des lustres, tu as un dossier d'Eden sur la table... Tu as l'air exténué, angoissé... et affamé avant cette omelette. Tu ne veux rien me dire ?

Je bois une gorgée de café, le temps de réfléchir à une réponse. Si je lui parlais du dossier, de Joel, peut-être aurait-elle des infos à me partager en retour ? J'hésite sérieusement. Garder ces secrets pour moi est assez difficile. D'un autre côté, elle n'est peut-être au courant de rien et ça l'inquiéterait beaucoup trop de savoir ce qui se trame. Je t'expliquerai un jour, promis.

Je pense avoir bien fait de la laisser en dehors de cette histoire. J'ai bien senti au moment de lui dire au revoir qu'elle voulait comprendre et m'aider, mais je ne veux pas dépendre ce qu'il peut lui arriver. Recroquevillé sur ma banquette de voiture, je continue de feuilleter le dossier.
Plus je tourne de pages, plus les questions s'entassent. Ma mâchoire se décroche.
Une fois. Je cale ma tête sur un vieux pull en boule trouvé en dessous des canettes.
Deux fois. Mes yeux piques et se ferment après avoir lu cette phrase :

"Ce n'est pas une simple affaire pour moi ; c'est le moyen de prouver à ma famille que je peux les protéger contre n'importe quoi et surtout n'importe qui"
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