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Écoute la terre tourner

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Volsi Maredda

525 lectures

En compétition

Il y a des familles où le silence ne trouve aucun allié. C’était le cas dans la mienne.
Nous sommes cinq frères et sœurs. Trop nombreux pour nous taire : chacun voulait exister.
Mon père et ma mère sont bavards aussi… on ne fait pas tant d’enfants si on n’aime pas le bruit. Chez nous, les décibels atteignaient de tels niveaux que, si, à l’époque, j’avais su ce que c’était, j’aurais craint les acouphènes.

Le dimanche, c’était le point d’orgue… ou de batterie ou de tuba… avec toujours effet Larsen. Le tintamarre commençait de bon matin. Oui, parce qu’en plus, nous étions une famille de lève-tôt, tellement avides les uns les autres d’ouvrir le bal des cris, des voix, des chants aussi.
Dans les familles où tout le monde parle, il faut une source d’information, d’inspiration. La nôtre, c’était la télé. Mon père l’allumait au réveil pour que chacun puisse y piocher un sujet à commenter.
Nous étions deux par chambre, sauf mon grand frère, Damien, qui lui, était tout seul.
Papa était avec maman, Jean avec David, Lola avec moi. Mes parents avaient trouvé que c’était plus simple de nous ranger par sexe.
Le premier d’entre nous qui entendait la télé, criait : « C’est l’heure ! » et il gagnait un point. On comptait les points en fin de mois. Au mois de mai, cette année-là, j’avais cumulé 3 points sur les 4 disponibles du dimanche.
Ce « C’est l’heure ! » était notre cor de chasse, celui qui marquait le début des hostilités.
Les cloisons de nos chambres n’étaient pas épaisses et, pour rien au monde, nous ne nous serions laissé aller à une grasse matinée qui nous aurait privés de notre potentielle heure de gloire. Tous debout en pyjama, nous nous ruions alors dans le salon et la cuisine tandis que ma mère, au village, faisait le tour des commerçants pour moissonner les commérages frais.

Mais, le deuxième dimanche de juin, tout a basculé.

À l’heure où, normalement, nous nous empiffrions de céréales en parlant volontiers la bouche pleine, il n’y avait toujours aucun bruit. Nous étions sur le qui-vive tels cinq coureurs dans les starting-blocks qui attendent le coup de feu d’un arbitre… subitement amputé de la main.
Personne n’osait crier « C’est l’heure ! » de peur d’être disqualifié. C’était le bazar total.
Nous nous levâmes toutefois, les uns après les autres, avec circonspection, l’œil interrogateur, pour tenir un conciliabule dans le quartier des enfants avant de nous risquer à investir les pièces communes à toute la famille.
Damien, nourri aux jeux vidéo, films d’horreur et thrillers envisageait déjà l’assassinat glauque de nos tendres géniteurs, le sol serait couvert de sang et le canapé maculé de cervelle explosée.
Jean penchait pour l’enlèvement par un groupe terroriste ou des témoins de Jéhovah.
Lola s’imaginait l’abandon pur et simple — elle avait été très marquée par l’histoire du Petit Poucet.
David supposait une transformation de nos parents en objets de céramique ou en animaux fantastiques – il n’arrivait pas à arrêter son choix – par quelque sorcière qui aurait investi le domicile, cette nuit, par une fenêtre ouverte.
Et moi, j’avais cessé toute spéculation pour me concentrer sur la stratégie à adopter quelle que soit la raison de ce silence soudain.

À pas de loup, c’est David qui entra dans le salon. Nous avions tiré à la courte paille et David était le seul qui ne trichait pas… si bien qu’on aurait pu le désigner d’office mais nous aimions mieux jouer avec des dés pipés que ne pas jouer du tout.
Nous avions décidé d’attendre son retour qui devait se faire rapidement, faute de quoi nous serions amenés à revoir mes plans. Nous retenions tous les quatre notre souffle. Pas un mot échangé. C’était étrange. J’avais l’impression d’être dans la quatrième dimension, je découvrais un univers qui m’était inconnu : j’entendais les chants d’oiseaux, j’entendais même le vent… et malgré l’angoisse qui me serrait le cœur, je trouvais ça beau.

Au bout de quelques minutes, éternelles pour nous, David revint.
Il tenait une feuille dans sa main et nous la tendit. Dessus, on pouvait lire ces mots :

« Les enfants,
Nous sommes partis ! *
Papa et Maman.

* la télé est en panne. On est allé voir si Tonton Dédé peut la réparer. »

Le sang regagna nos joues, et nous courûmes vers la cuisine.
Damien mit la musique à fond.
Lola et Jean se disputèrent sur le choix des bols du petit déjeuner.
David dit : « aujourd’hui, c’est moi qui fais le gâteau ! ».
Et moi, je pliai des petits papiers à tirer au sort pour savoir qui aurait le point du dimanche.

Mais à partir de ce matin-là, je commençai à m’entraîner à me taire, à me ménager des plages de silence.

Aujourd’hui, il est vrai que je parle peu. Pourtant, je m’exprime toujours autant. Simplement, je le fais par écrit. Cela me permet de dire tout en tendant l’oreille pour écouter le monde et retrouver, comme en ce dimanche de juin où je brandissais mes douze ans, le son de la terre qui tourne.

PRIX

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Volsi Maredda  Commentaire de l'auteur · il y a
Soyez honnêtes, cliquez sur j'aime seulement si vous aimez.
Soyez malins, NE laissez PAS de lien... sinon vous risquez fort que je ne vous lise pas.

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Oriole Lekeugo · il y a
Beau texte, ça me rappelle mon enfance. Quand les parents sont à la maison il imposent les règles dès qu'ils ne sont pas là c'est la fête, la liberté
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Volsi Maredda · il y a
Tant mieux si ça rappelle des souvenirs.
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Sarah Bee · il y a
Je viens de m'inscrire et vous êtes mon premier "j'aime". J'aime beaucoup votre style, j'ai passé un bon moment à vous lire.
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Volsi Maredda · il y a
Merci beaucoup Sarah
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Poiloche p · il y a
Jolie tranche de vie...
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Volsi Maredda · il y a
Merci
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Marie Guzman · il y a
cette joyeuse marmaille est attachante !!!
free of votes youpi youpi

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Volsi Maredda · il y a
Merciii Mariiiie
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Patrick Gibon · il y a
WAOUH! c'est pas que j'aime mais, putois!, j'adôôôre ton histoire "corsée" de télé-réalité, tout simple ce que je dis, brament!
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Volsi Maredda · il y a
Merci Patrick
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lucile latour · il y a
le silence est d'or.. ici il parle. étonnant.
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Volsi Maredda · il y a
On l'entend en tout cas
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Chantal Noel · il y a
Il m'a fallu une seconde lecture pour apprécier ce texte que je trouvais lent au démarrage, et puis tout s'explique et on sent ce petit bonheur.
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Volsi Maredda · il y a
Merci Chantal !!
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Randolph · il y a
Première lecture: rien (pas clic). Pourtant quelque chose m'avait accroché...
Deuxième lecture: la découverte du silence, de ce précieux silence ! Clic.

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Volsi Maredda · il y a
Merci d'avoir tenté la deuxième lecture, il faut prendre le temps de l'entendre ce silence qui s'immisce.
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Daniel Grygiel Swistak · il y a
Le faire par écrit, super ! mon vote
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Volsi Maredda · il y a
merci

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