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Ecoeurtèlement

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Axelle Amouroux

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« Je peux te prendre la main ? ». Elle hésite. « D’accord. »

 Ils marchent tout près l’un de l’autre, à travers la moiteur du soir. Elle sent ses jambes flageoler. Sa main dans celle de l’autre commence à fondre. Une fois sur le seuil de la maison parentale, il veut la laisser. Il la salue, et s’éloigne. Elle ne peut pas agiter la main vers lui ; celle-ci est restée dans la sienne, et la jeune fille dépossédée n’a plus qu’un moignon au bout du bras gauche.

 Elle rentre, et dans sa course vers sa chambre, son père l’interrompt. Il demande pourquoi les larmes sur ses joues. Elle montre son bras raccourci. « Tu t’attaches trop fort aux gens. Arrête. » Cette réflexion é-nerve la jeune fille, qui s’enfuit alors que son père rouspète et ramasse le petit tas de nerfs crachés.

 A l’étage, elle laisse traîner une oreille, qui fait un petit floc en tombant, vers la porte de son frère. Une mélodie de guitare s’échappe. Elle s’empêche de jeter un œil dans la chambre en récupérant le petit bout de tête. Mais quand elle se redresse, son frère lui fait face. « Je t’ai entendue, dit-il. » « Moi aussi. C’était joli. » Il est si proche d’elle qu’elle l’entend respirer. « A qui as-tu donné ta main ? » Inévitablement, elle pose un regard sur lui. Tout à coup, ça tire fort sur les nerfs optiques. Les paupières veulent se fermer. Pas le temps. Les yeux s’exorbitent et roulent au sol. Le petit garçon les rassemble comme il l’aurait fait avec ses billes. Si seulement il pouvait les enfoncer à nouveau dans les orbites de sa sœur ! Il essaie. Ça lui fait crier une douleur aigüe. « Tu dois les garder. Je te les donne. » La nouvelle obscurité qui constitue son monde lui donne une impression de plein, presque rassurante. Elle croit que ça pourrait ralentir sa décrépitude.

 C’était compter sans l’intervention maternelle, toute en reproches et en affolement. La jeune fille n’a rien besoin de lui répondre : quand elle s’effondre, plus capable de tenir debout, sa mère comprend qu’elle lui a cassé les pieds. L’enfant chérie est chaque jour plus éparpillée, au fur et à mesure qu’elle se détache aux autres. La voilà toute mutilée. Il reste encore un tronc et des membres amputés de leurs extrémités, surplombés d’une face presque vide, qui ne voit ni n’entend.

 Le garçon qui a gardé la main gauche revient sur le seuil de la maison parentale le lendemain. Cette fois, il veut entrer. « Elle est là ? » « Là-haut, indiquent père et mère. » Il a déjà pénétré trop loin. Elle refuse qu’il ouvre la dernière porte qui le sépare d’elle. Il supplie : « Je t’ai dans la peau. » Le bruit de déchirement humide qui suit, éclatant, le pousse à envahir la pièce malgré l’interdiction. Sur le lit gît une masse informe de muscles et de rouge. Il a peur. Il la reconnaît d'un coup, et sa peur redouble. Il fuit. La maison est écrasée de silence.

 Le petit frère se risque jusqu’à l’écorchée. Il voit les lambeaux de peau par terre, puis le trou qui s’agrandit dans ce qui reste de poitrine. « Il a volé son cœur. »

La fille finit par comprendre qu’elle est devenue pour sa famille une source de problèmes et de dégoût. Elle en perd la tête.
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Felix CULPA · il y a
En grand amateur de jeux de mots que je suis, je souligne le génie de votre titre !
Votre récit, comme le précédent que je viens de lire, va chercher ce qu'il y a de plus précieux en nous !

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Fred Panassac · il y a
Un conte prenant, dans le genre horrifique s’amusant à prendre les expressions au pied de la lettre. Un effet sanguinolent, bien écrit, je me suis prise au jeu de cette écriture efficace dont le résultat donne des frissons...
Une erreur à corriger « C’était sans compter sur l’intervention maternelle, » à remplacer par : « c’était compter SANS l’intervention maternelle ».

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Axelle Amouroux · il y a
Merci beaucoup ! Je corrige cette erreur.
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