Écho d'un soir de pluie

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"Certains soirs Je bois le soleil Et au bout de ma langue Les rêves ont le goût de café" - Texte proposé pour le printemps des poètes 2020 de la RATP  [+]

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Alan est assis à la fenêtre. C’est un beau garçon d’une quinzaine d’années, dont le corps fragile est semblable à une longue liane dénouée. Il fixe le monde dehors, en silence. Les passants ne peuvent croiser son regard curieux qui glisse sur eux depuis les carreaux du 4ème étage. L’appartement est désert. Ses parents ont laissé tourner un vieux disque rayé qu’ils ont ramené d’Europe il y a bientôt trente ans, bien longtemps avant sa naissance.

Dehors il pleut légèrement et contrairement à ce qu’on pourrait croire, Alan aime ça. Il aime ce crépitement sourd qui lui donne l’impression d’être dans une bulle de coton. Il aime regarder les belles dames se couvrir les cheveux pour ne pas être décoiffées. Il aime la nuée de parapluies inutiles qui dansent sur les pavés.

Il perçoit sa respiration un peu sifflante et sourit de la buée sur la vitre, qu’il caresse du bout de ses longs doigts osseux. Dans quelques heures peut-être que ses parents rentreront. Et dans quelques heures ce sera la nuit. Son père travaille beaucoup pour subvenir à leurs besoins, mais ce n’est jamais suffisant. Sa mère, elle, ne rentrera pas ce soir. Il y a des jours où mieux vaut ne pas rentrer. La mère d’Alan est très occupée et parfois, elle donne de sa personne toute la nuit dans l’espoir d’offrir à ses enfants un avenir meilleur. Ses enfants, sa raison de vivre.

Alan détourne les yeux de la fenêtre et lève sa tête vers le ciel, offrant à la lune son beau visage creux. Il rêve. Dans sa tête tout est confus, mais il laisse son imagination voler sur la page blanche qu’il lui offre.

Quand soudain, un grand fracas retentit dans l’entrée. Ellie, Joe, Hannah, Inès et Natacha déboulent dans l’entrée en criant. Ses frères, sœurs, ainsi que sa cousine. Ils lui jettent un regard au passage, mais ne lui prêtent pas plus attention voyant ses yeux sombres clos. Alan sourit dans son rêve. C’est par leur présence qu’il sait qu’il existe. Les enfants courent dans leur chambre commune, se blottissent ensemble sous un tas de draps déchirés et se racontent des histoires.

Plus tard, Ianis et Cindy rentrent à pas de velours. Les aînés de la fratrie vérifient que leur frère est paisible, Alan ne bronche pas, puis vont aider les plus jeunes à faire à manger. Alan ne sais pas ce qu’est l’école, mais il se rassure car Hannah et Inès ne savent pas non plus. Il émerge de son monde parallèle.

Encore un peu désorienté, il se penche à la fenêtre. En bas, la rue s’est comme apaisée. Rares sont les promeneurs après vingt-deux heures. Il ne pleut plus mais le sol est encore humide. Une odeur âcre vient alors titiller ses narines. Joe a carbonisé le fond de la poêle alors qu’il faisait des pâtes. Des pâtes, encore. C’est sûrement le repas le plus économique que sa famille puisse s’offrir. Quelques gouttes suintent encore au carreau, puis se délient dans la rigole de la vitre brisée. Des larmes qu’Alan ne verra jamais sur son visage. Les enfants commencent à manger dans la cuisine, sans qu’Alan puisse se mouvoir jusqu’à eux. Il ne bronche pas. Ce soir, il est exceptionnellement docile.

La porte s’ouvre et son père entre. Il est tard. Mais peu importe. Il va serrer un à un ses enfants vêtus de leurs espoirs en guise de robe. Le disque ronronne, puis le son grésille et meurt en silence. Alan commence à sentir son corps s’engourdir. Il relève la tête. Son père vient le voir. Il lui murmure des mots doux, des mots réconfortants que l’on susurre à l’oreille des enfants, pas à celles d’un presque adolescent. Alan ouvre la bouche mais aucun son n’en sort. Ses lèvres béates lui étirent les lèvres dans un sourire.

Alors, dans la plus calme des douleurs, le père accroche les poignées du fauteuil et amène son fils autiste, celui qui ne parlera jamais, retrouver sa famille.
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M BLOT · il y a
C'est un texte très émouvant ! j'ai vraiment très apprécie ce TTC
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M. Iraje · il y a
Des échos bien émouvants . Désolé pour ce passage tardif !
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CHEUCHE · il y a
Fixer le monde pour mieux le comprendre….Beau texte sur les droits et les libertés. Je vous invite à lire et à apprécier mon texte Humanités (auteur CHEUCHE) en écoutant la chanson de Romain Humeau (Eiffel) "à tout moment la rue"....D'actualité..!! Des espoirs avides et des rêves capables pour exister, vivre libre et en paix. Une sorte de dialogue avec le monde. Sans obligation.
https://www.youtube.com/watch?v=5QwfC6FBXV8
En live, c'est encore mieux.
N'oubliez pas de voter si le texte vous plait. A diffuser largement.

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Eddy Bonin · il y a
J'ai lu cette nouvelle avec beaucoup de plaisir et vous ai donné toutes mes voix.
N'hésitez pas à en faire de même si, seulement, ma nouvelle vous plait :) Un voyage au Japon en 3 minutes chrono : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/une-main-tendue-4

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Lilaymay · il y a
J'ai beaucoup aimé la poésie avec laquelle la sensibilité d'Alan est décrite, bravo !
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Max · il y a
Magnifique texte.
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Joëlle Brethes · il y a
Votre plongée empathique dans la tête d'Alan est empreinte de poésie et très émouvante…
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Lucie Lgds · il y a
Merci beaucoup !