Échec et mat, Léopold

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Cette année là, Léopold fut sans conteste le type le plus pénible de la terminale C4, et sans doute le type le plus pénible de tout le Lycée Jules Verne. Pour dire pénible à quel point, rien de mieux que de raconter sa subite passion pour les échecs.


Un mercredi de novembre, il a débarqué au club. Sans trop rien dire, il a tourné autour des tables, se contentant de regarder les autres jouer. De retour chez lui, il a potassé des tas de bouquins, il a été sur internet, il a passé ses nuits et ses jours sur des sites d’échecs, et quand il s’est cru prêt, il s’est repointé. Pour jouer, cette fois. Il a fait quelques parties et les a toutes perdues. Faut dire qu’à l’époque, on avait une fameuse équipe à Jules Verne ; dans les tournois, on battait tous les autres Lycées de Nantes. Léopold s’est pas démonté, il s’est replongé dans ses livres, il est retourné sur le web, il a pris son temps, et à la rentrée de janvier, il est revenu au club. Mais cette fois, il était renseigné sur le niveau des joueurs, il savait les bons et les mauvais. Il a commencé par les mauvais et les a défaits. Pas tous, mais certains. Et c’est là que son esprit malsain a transparu : quand il matait un type, Léopold ne rejouait plus jamais avec lui. Jamais. Il refusait toute revanche. Son but était de rester sur une victoire. Le club d’échecs pour lui, c’était pas un endroit où passer du bon temps. C’était pour écraser les autres. Quand il perdait, il rejouait obstinément avec son vainqueur. Il pouvait concéder dix parties consécutives. Pas grave, il persévérait. Et quand l’autre se lassait, il insistait éternellement pour rejouer. Alors le type revenait à l’échiquier et finissait fatalement par faire une erreur – je suspecte même certains d’avoir fait exprès de perdre, juste pour en finir. Car lorsque Léopold avait maté un gars, adieu l’ami ! Il l’abandonnait, passait au suivant et recommençait son manège. Il se faisait pas remarquer, il la ramenait pas. Il a ainsi eu, à l’usure plus qu’au talent, presque tous les gars du club.


Au début du printemps, il ne lui restait plus beaucoup de joueurs à battre. Que des bons. Quelques très bons. Il perdait toutes ses parties. Les choses en seraient restées là, s’ils avaient, comme lui, refusé toute revanche. Mais c’était des gars réglos et la politesse, aux échecs comme ailleurs, veut que l’on accorde sa revanche à un perdant. Ils le voyaient venir sans savoir comment réagir. Il perdait, il s’acharnait et il perdait encore. Tout le monde en avait marre de lui. Alors, un soir, ils se sont réunis au club, ils ont cherché et ils ont trouvé. Léopold n’a rien su de la conspiration et le mercredi suivant, il s’est retrouvé comme par hasard, face au meilleur joueur du lycée : Augustin. Léopold avait les blancs et a il commencé classiquement. 1. e4 e5. Augustin a répondu en optant pour l’ouverture écossaise, une ouverture qui permet aux noirs d’égaliser sans trop de difficulté. 2. Cf3 Cc6 3. d4. Les choses se présentaient bien pour lui. Pourtant, après quelques coups, il a couché son roi. Léopold a tout de suite pigé. Augustin lui laissait la victoire, mais une victoire sans gloire, une victoire par abandon. Le message était clair. Je pourrais aisément te mater, mec, mais je refuse de jouer, je te laisse gagner car ma défaite est la seule façon de nous débarrasser de toi. Léopold a levé les yeux. Tout le club le regardait. Que des regards hostiles. A son tour, il a couché son roi, et il est sorti. Il y a eu un court silence, puis un grand fou rire. Mais c’était bizarre, quand même, cet échiquier avec aucune pièce prise et deux rois couchés.
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Jeanne en B · il y a
Du coup si Léopold a couché son roi, ça veut dire qu'il refuse la "victoire", non ? Et du coût "il les aura" d'une autre façon ?
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Joan E. · il y a
J'espérais une histoire drôle comme le " pingouin " mais on ne peut pas gagner à tous les coups. Ceci dit, c'est très intéressant et bien écrit.
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Tess Benedict · il y a
Bien vu! On vit la scène comme si on y était.
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Françoise Mornas · il y a
Bien raconté, on s'y croirait, et on ressent un dégoût certain pour ce fameux Léopold ! Mais justice est faite !