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Ataraxie31

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Un baiser de vie, plein de promesses, avait uni nos bouches frémissantes.

Il était parti à 14h. Il ne m'avait donné aucune nouvelle ensuite.
Je n'avais jamais vraiment réussi à cerner les humeurs sibyllines de la bête mais je m'étais jusqu'alors accommodée de leur constance.

J'avais lutté plusieurs heures pour ne pas le contacter. J'en crevais d'envie, pourtant. Un « Tout va bien ? Je t'aime. » ou un « Ça m'a fait plaisir de déjeuner avec toi. » Mais il fallait que je fasse semblant d'être détachée, que j'efface toute marque de needy-attitude, que je cesse de quémander de l'amour ou de mendier de l'intérêt. De toute évidence, il connaissait déjà la nature de mes sentiments à son égard et enfoncer le clou n'aurait pas mieux fixé l'idée mais plutôt écorché mes doigts après une dernière percussion maladroite de l'outil.
Déjà corrompue par mes désirs pulsionnels, j'avais tapé ces quelques mots sur le clavier avant de les effacer, aussitôt rappelée à l'ordre par la puissance morale et interdictrice de mon « Surmoi ».

J'avais passé en revue différents scénarios qui auraient pu expliquer son mutisme. Du plus plausible au plus invraisemblable. Du plus conjoncturel au plus structurel. Du plus insignifiant au plus dramatique.
Certains m'avaient rassurée : l'éventualité d'un oubli de son portable sur son lieu de travail ou d'une batterie à plat qu'il n'aurait pas eu le temps, pris dans un tourbillon d'obligations professionnelles, de recharger. En revanche, envisager qu'il puisse me quitter dans l'un de ses laconiques SMS, m'avait fait blêmir. Comment aurait-il pu avorter notre idylle merveilleuse, cette passion ésotérique ?

J'avais donc obtempéré à cette dure loi de l'attente, expiant, certainement, les manifestations antérieures et répétées d'un attachement trop profond.
Son silence m'avait jetée dans une affliction indicible. Je m'étais mise à faire les cent pas sur ce carrelage noir et blanc, tel un pion misérable avançant en ligne droite sur l'échiquier de mon appartement. À mesure de ma progression dans ce pénible jeu de l'attente, mes yeux étaient devenus humides. Mon esprit, imbibé de doutes et de spéculations, avait donné l'ordre à mon corps de transpirer par tous les pores. C'est ainsi que j'avais lavé de sueur et de larmes, le dallage bicolore.

Ces obsessions irrationnelles avaient occulté mon discernement. Arrivée au terme de cette marche absurde, deux issues s'étaient offertes à moi. La première, une issue tangible : la fenêtre, comme accès à un espace-temps infini, celui qui encadre la chute des corps dans le vide. La seconde, issue plus symbolique mais non moins tragique : comme Sisyphe, parcourir une nouvelle fois, les pavés froids, à contre-sens.
Une forme de lâcheté et un certain goût pour le masochisme m'avaient finalement poussée à rouler ma peine, sempiternellement.

Jusqu'à ce qu'avilie par cet amour passionné, ma détermination ne flanche et que je cesse mes allées et venues. Si je savais être stricte dans mes principes, j'étais toutefois souple dans leur application.
Une lueur de sagacité avait subrepticement éclairé ce début de soirée – il devait être près de 20 heures – et je m'étais souvenue du concert auquel il devait assister. J'avais fini par lui écrire quelque chose comme « Alors, elle est comble cette salle ? ». Un truc d'une banalité affligeante mais qui m'avait à cet instant donné l'illusion d'un lien persistant.
Je m'étais endormie peu après, en position fœtale sur mon canapé aussi capitonné que j'étais vide, lessivée par la hantise d'un abandon irrévocable.

Je m'étais réveillée à une heure avancée de la soirée et m'étais immédiatement ruée sur mon smartphone, espérant y lire des nouvelles de l'être chéri. Sans succès.
Toujours prompte et impulsive, j'avais vomi le mal-être que je ne pouvais plus contenir et lui avais assené plusieurs messages aussi paranoïaques que virulents. Parmi lesquels : « Bon, ça y est tu t'es bien amusé avec moi ? », « Réponds putain ! », « Tu me déçois, j'aurais apprécié plus de franchise » , « Va te faire foutre », « Tu vois quelqu'un d'autre ? »

Prise d'irrésistibles remords, j'avais conclu mon monologue par « Je t'aime. » Mais ce dernier message, contrairement aux précédents, n'avait pas été distribué.
Nous avions en effet pris l'habitude d'échanger par le biais de Whatsapp et l'application informait les utilisateurs sur le statut de leurs missives électroniques par l'intermédiaire de symboles en forme de « V » au bas des phylactères.
Quand deux « V » bleus apparaissaient, le message avait été reçu et lu par le destinataire.
Quand deux « V » gris s'affichaient, le message avait seulement été reçu.
Quand un seul « V » gris levait ses bras vers le ciel, le message transitait encore, errant quelque part, pour cause de mauvaise connexion ou parce que le mobile de notre interlocuteur était éteint.

Selon ces codes, il avait lu « Alors, elle est comble cette salle ? », avait reçu mais pas lu mes invectives ultérieures, n'avait pas reçu le plus essentiel, ma déclaration, ce cri du cœur.

Le lendemain matin, au sortir du lit, j'avais allumé le poste de radio. J'avais entendu et écouté ces mots, très sentencieux : « À vous tous, je vous promets solennellement que la France mettra tout en œuvre pour détruire l’armée des fanatiques qui ont commis ces crimes, qu’elle agira sans répit pour protéger ses enfants. »
J'avais ensuite fermé mes yeux. L'horizon était devenu mat. Un baiser de la mort, vide de promesses, avait mis fin à la partie.

Il n'était pas parti à 14h. Il était parti à 22h. Il ne me donnerait plus aucune nouvelle ensuite.

PRIX

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Lililala · il y a
Très très bien écrit... on ne s'attend pas à cette fin glaçante
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Sorgniard · il y a
J'ai espéré le bout du tunnel...avec le plaisir de lire
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Hermann Sboniek · il y a
Pour le côté obsessionnel je vous propose mon "tako-tsubo" il y a des similitudes. Rassurez vous il est hors concours, je ne suis pas à la " pèche aux voix"
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Hermann Sboniek · il y a
Rebonjour Ataraxie31. J'aime bien celle la aussi.
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SakimaRomane · il y a
Amour obsessionnel et beaucoup de douleur dans ce texte :)
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Miss Free · il y a
Quand l'attente est omniprésente, elle fait oublier tout le reste et finit par devenir obsessionnelle. La fin laisse place à la douleur, immense.
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Chantane · il y a
mon vote pour une histoire particulier , que de douleur!
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Bennaceur Limouri · il y a
Quand on aime, souvent, on devient un peu égoïste. accapareur... c'est l'amour aveugle. Notre héroïne vit le même cas et c'est joliment véhiculé par les mots de ce texte. Elle est tellement obsédée par son amour qu'elle pense et veut du mal à l'être aimé. Elle ne s'est jamais dit qu'un malheur est arrivé à l'autre chéri. Et c'est ce qui est arrivé à cause de fanatiques dont le crime est devenu l'unique moyen de communication.
Je vote (5 voix), je m’abonne et vous invite à lire et soutenir( s'il le mérite) le sourire de mon haiku en compétition :« L'orage s'enrage"
http://short-edition.com/oeuvre/poetik/l-orage-s-enrage

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Bennaceur Limouri · il y a
Bonne chance et d'excellentes moyennes
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Ataraxie31 · il y a
Merci pour votre lecture et votre soutien. Je suis en pleine période de partiels à la fac. Dès que je serai libérée ma curiosité reprendra ses droits !
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Minibulle · il y a
Mes votes pour votre texte pas pour cette barbarie qui n'en finit pas. Mes votes pour la douleur de toutes ces familles endeuillées ....
Beaucoup plus léger ma nouvelle http://short-edition.com/oeuvre/nouvelles/a-tous-coeurs qui devrait vous faire sourire. L'aimerez-vous ? Bonne lecture et bonne chance.

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Ataraxie31 · il y a
Merci Minibulle.
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Guilhaine Chambon · il y a
Voté
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Ataraxie31 · il y a
Merci Guilhaine.
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