Ebauche

il y a
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J'écris pour m'amuser, flâner, rêver, voyager. Merci à Toutes et à Tous de votre visite  [+]

Le soleil déclinait du côté du marais, et les effluves chargées de terre humide et de roseaux, venaient mourir au pied de la cabane. Il régnait au-dessus du jardin, comme une sorte de solitude empreinte de nostalgie.
Il était là, assis, les coudes fermement ancrés sur la table en bois, les yeux perdus vers l'horizon enflammé, vers le soleil qui glissait derrière les fières haies de peupliers.
Des assiettes dans lesquelles restaient des miettes de gâteau, des verres au fond desquels persistaient quelques larmes d'un bourgogne au caractère bien affirmé, traînaient sur la table, tandis que la nature environnante s'endormait sous un voile vaporeux.
Il inspira profondément, puis se laissa choir contre le dossier de sa chaise, les yeux toujours évasifs.
Ses mains désœuvrées, s'amusaient à faire tourner entre leurs doigts un bouchon de liège. Ce mouvement répétitif, traduisait à lui seul tout l'ennui qui l'habitait en cet instant.
Ses yeux finirent par se détacher de l'horizon et s'attardèrent sur les chaises en désordre autour de la table. Sur l'une d'entre elles, avait été oublié un châle tout de soie et de dentelle. Il le fixa quelques secondes, puis se leva pour s'en approcher davantage. La lumière du soir s'accrochait aux strass dont il était orné et lui donnait des reflets d'or et de grenat. Il le saisit et sans réfléchir, le huma. Une fragance de jasmin et de chèvrefeuille harcela ses narines et sollicita ses souvenirs. La femme brune, au carré de boucles soyeuses, lui revint tantôt et il étreignit plus fort le tissus comme pour en extraire tous les secrets.
-Voici ma nièce Clothilde qui nous arrive tout droit de Lorraine. Lança Firmin quand il la leur présenta. Des yeux bleus profonds et curieux, un teint pâle rehaussé de lèvres carmin, elle s'installa parmi les convives comme un souffle frais.
Les verres se remplirent et se vidèrent au rythme des paroles, des mots échangés. La cabane s'habilla de rires, de fumée de cigares et de gitanes, il y eut même Cyprien et son vieux tourne disque.
Elle semblait à son aise parmi cette compagnie d'hommes rompus au travaux agricoles, aux choses de la vie, elle dont les vingt ans ne semblaient que traverser l'existence. Très vite, il oublia ses camarades pour ne voir qu'elle et sa fraîcheur, elle et ses longues mains fines, elle et ses hanches emplies de promesses et de désillusions.
Elle mettait à la tablée, une touche de nostalgie, de regret qu'il ne put chasser. Le regret de ces femmes qu'il avait croisées et qu'il n'avait pas su aimer ; de ces femmes qui s'étaient attachées à lui et qu'il poussa dehors par négligence, par égoïsme et qui maintenant, vivaient sans doute heureuses bien loin de lui. Sans doute leur soleil était-il désormais plus fort que le sien, sans doute leurs amants étaient-ils bien plus fervents que lui.
Clotilde fit revivre tout cela, cette gêne, et ce mépris de lui-même qu'il avait su au fil des ans, dompter, cacher, accepter.
Le soleil avait définitivement glissé derrière les peupliers, il voyait leurs grandes silhouettes se dessiner dans la pénombre. Le marais s'invitait par bribes, l'odeur de ses eaux dormantes flottait au-dessus du toit d'éverite, et enveloppait le jardin, le portillon et le sentier.
Il couvrit ses épaules du châle, et marcha jusqu'au marais, sur les bords duquel, il aperçut furtivement un couple de renard. La lune claire, fièrement dressée, se reflétait insolente sur la surface lisse et sombre. Le parfum de Clothilde ne le lâchait pas, il s'accrochait même plus encore à lui comme pour le peiner de plus belle.
Dans l'eau calme sur la surface de laquelle flottaient d'étranges nénuphars, il revit le jeune homme ridicule et idiot qu'il fut. Ses amours avaient un goût d'inachevé, et ne s'écrivaient pas avec des serments.
Il se demanda si Clothilde l'aurait aimé puis très vite, il se mit à se blâmer, car elle ne pouvait aimer un homme de sa trempe. Libre, légère, elle était de ces femmes se dit-il qui se donnent passionnément, qui ne craignent pas les déceptions et qui jouent leur amour et leur vie, comme d'autres lanceraient des dés.
Pourtant, elle lui avait souri toute l'après-midi. Pourtant, elle était venue près de lui, avait échangé avec lui ses rêves et ses résolutions. Il avait un court instant partagé son intimité et deviné la femme qui vibrait en elle.
L'envie de pleurer le surprit et il dut se faire violence pour ne pas céder aux sanglots.
Il ne lui rendrait pas son châle décréta-t-il. Il prenait cette étole comme un souvenir offert au détour d'une rencontre éphémère mais intense. Elle l'avait laissée, il s'en convainquit, pour que jamais il ne l'oublie.
La nuit se faisait dense, Clothilde et l'après-midi s'estompaient peu à peu. Il rebroussa chemin, et rallia sa cabane. A la lumière de la lampe à gaz, il rangea les chaises, débarrassa la table, alluma une cigarette et s'assit sur le seuil.
Des éclairs de chaleur striaient parfois la voie lactée, laissant entendre qu'un orage éclaterait dans quelques heures.
Il soupira, lâcha une grosse bouffée de Gitane, et laissa l'air aqueux qui arrivait, s'emparer de lui et faire de Clothilde, une belle aquarelle.
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Fleur A. · il y a
Une très beau texte
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Albane Charieau · il y a
merci beaucoup
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Randolph B. · il y a
Loin d'être déçu ! Un petit bijou.
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Albane Charieau · il y a
merci, merci beaucoup
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Michaël DAUVISSAT · il y a
Très joli texte, j'aime beaucoup votre style !
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Albane Charieau · il y a
Merci à vous de passer voir ma page. Bonne journée
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Marie Quinio · il y a
J'aime beaucoup !
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Albane Charieau · il y a
merci beaucoup.
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Flore Anna · il y a
Le châle, devenu objet transitionnel...d'un amour inachevé. S'en séparer peut être très douloureux. Un très beau texte tout en délicatesse.
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Albane Charieau · il y a
Parfois il suffit de peu pour se rappeler un amour, un visage, une heure agréable. Merci pour votre visite.
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Philippe Barbier · il y a
magnifique
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Albane Charieau · il y a
merci Philippe pour toutes vos visites.
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Ginette Flora Amouma · il y a
Il y a des senteurs , des couleurs, des langueurs , des fleurs , des ... et puis des pudeurs car on ouvre l'âme et on est envahi de douleurs plus intenses.
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Albane Charieau · il y a
Difficile d'ouvrir son coeur, difficile de définir ses sentiments. On est toujours maladroit dans ces moments-là. Merci beaucoup Ginette.
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Dranem · il y a
L'odeur du jasmin, les peupliers, les amours inachevées... quel beau récit !
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Albane Charieau · il y a
merci infiniment Dranem. Sous la promenade des tilleuls...L'amour s'accroche partout.
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Long John Loodmer · il y a
Cette nostalgie qui nous prend à la lecture d'un texte aux images du passé.
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Albane Charieau · il y a
merci à vous Long John d'être passé. heureuse que ce petit texte vous plaise.
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Long John Loodmer · il y a
Pour le moment tous tes textes me plaisent. A l'opposé des miens qui sont souvent bruts de décoffrage, les tiens sont aussi doux que ton prénom.
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Albane Charieau · il y a
C'est vraiment très gentil, merci.
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Isa. C · il y a
J'ai beaucoup aimé.
❤❤❤

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Albane Charieau · il y a
Merci beaucoup Isa

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