Eau de rose

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J'écris des histoires sombres  [+]

Image de 2020
Image de Très très courts
Qui suis-je, à la base,
sinon une goutte,
dans un vase,
rempli de doutes.

Que faire aujourd’hui,
car je suis un doute,
dans un vase rempli,
de gouttes.


C’était divertissant dans les intrigues de best-sellers. Ça l’était moins dans la pièce où était enfermée Rosie.
Comment j’ai atterri ici ?
C’est la question que se posait la jeune femme depuis, estimait-elle, plus d’une heure. On l’avait dépouillée de son cellulaire et il n’y avait aucun outil pour mesurer ce temps suspendu.
Les tiroirs de sa mémoire aussi vides que l’endroit où elle se trouvait, Rosie stagnait dans une atmosphère apathique. À part le matelas disposé à même le sol, il n’y avait qu’un lavabo et un gobelet de plastique dans le corridor qu’empruntait son regard affaibli. Et ce qui retenait son attention était les cernes qui maculaient le verre en question. Lesquelles auraient dissuadé quiconque d’y tremper les lèvres, et ce malgré la soif qui s’imposait telle l’éléphant dans la pièce.
La vision de Rosie circulait, en proie à une panique modérée, justifiée par le déni qui menait le bal. Et soutenue par l’abîme qui résultait d’efforts colossaux déployés dans le but de répertorier les activités de la veille. Des tentatives qui tournaient en boucle, évoquant un gif animé dont chaque tour accentuait le caractère grotesque.
Rosie baissa les yeux sur l’unique morceau de vêtement couvrant son corps : une mince camisole qui traînait jusqu’aux mollets.
Puis elle se rendit compte qu’il n’y avait aucune porte nulle part. Stupéfaite, elle révisa chacun des angles, s’attardant au moindre signe d’inlucidité.
Ce n’est pas possible.
Elle tenta de se lever pour scruter chaque mur à mains nues, à la recherche d’une trace. Car il fallait bien que ce soit un mirage. Il devait normalement y avoir un accès quelque part, camouflé, par exemple, derrière une tapisserie habilement appliquée.
Comme dans le terrible film « Elle s’appelait Sarah ».
Ou alors dissimulé derrière un meuble. Ou probablement fusionné avec la peinture. Même s’il n’y avait pas de meubles. Même si le revêtement pelait en plages gigantesques, découvrant les anciennes couleurs de cet affreux paysage et réduisant à néant la théorie d’une porte secrète.
Rosie se mit à genoux, puis déplia une jambe pour l’utiliser comme levier. Elle initia le mouvement, puis s’affaissa, se fracassant la tête sur le sol glacé. Le matelas aurait pu attendrir sa chute, si seulement le corps avait eu la chance de ne pas le rater d’un centimètre.
Pendant une dizaine de secondes, la vue de la jeune femme s’embrouilla, ne capturant plus rien sinon une constellation psychédélique de formes variées. Refusant obstinément de subir une épreuve supplémentaire, Rosie ferma les yeux, espérant être happée par un repos éternel.
Puis elle humecta ses lèvres, et sa langue se dessécha aussitôt. Il fallait boire. Résignée à ramper, elle devait d’abord ne pas être aveugle, donc soulever ses paupières, même si sa tête douloureuse lui suggérait malicieusement de ne plus rien voir pour toujours.
C’est l’idée d’asperger son visage, d’introduire quelques gouttes dans sa gorge qui lui donna la force d’affronter le trajet à parcourir. Demeurer dans le doute était pire que tout, alors elle posa une paume sur l’œil gauche et ouvrit l’autre.
Le plafond apparut. L’ampoule vacillante et nue se balançait au bout d’un fil bienveillant. Ce qui n’était pas le cas d’un trou dans le bas du mur qu’elle remarqua, dans le coin, à droite de l’évier.
Bizarre. Pendant que je regarde le ciel, c’est l’enfer qui me fait signe.
L’ouverture s’agrandissait à vue d’œil, hostile. Assaillie par une violente douleur aux tempes, Rosie ignora le phénomène et se retourna sur le ventre. Elle devait s’abreuver sur le champ, berlue ou pas. Elle parvint à se déplacer légèrement, guettant toujours le trou qui grimpait, envahissant le quart du mur et dispersant des craquelures à l’allure de rides. Des miettes de plâtre, mêlées de tranches de peinture et de déchirures de papier peint, s’accumulaient sur le sol, éclaboussant l’étendue de poudre blanche.
Rosie fit une pause, reprenant sa position initiale. Elle respirait difficilement et ouvrait grande sa bouche pour gober d’avantage d’air. Comme un poisson hors de l’eau dans les histoires enfantines.
Ses idées se bousculaient, prolongeant le chaos ambiant dans lequel refusait de se lever le moindre souvenir et qui baignait dans la vague impression d’habiter un corps étranger.
Rosie gagna du terrain, aiguillonnée par la soif. Lorsqu’elle fut à moins d’un mètre de l’évier, elle perdit conscience.
**
S’obstiner à identifier une porte de sortie n’était peut-être pas l’avenue à privilégier. Il s’agissait de trouver une issue, point final.
Rosie serra les poings en reprenant connaissance, ravivée par cette idée qui, à défaut d’étancher sa soif, nourrissait une fine lueur d’espoir.
Elle se redressa, constatant qu’elle était de nouveau sur le matelas.
Comment ça se fait ?
Elle massa son front, mais sa tête ne lancinait plus.
Je ne suis pas forcée de sortir par où je suis entrée.
Ces réflexions étaient bien inutiles, puisqu’elle ignorait comment elle était arrivée en ces lieux. Elle esquissa un sourire ironique, incapable de fixer ses certitudes ailleurs que sur la confusion qui régnait.
Le chemin ne se résume pas à une fenêtre ou à une porte.
De son côté, le trou avait rétréci, réparant les dégâts au passage. Le sol avait été débarrassé de tout débris. Seul un nuage pâle témoignait que des parcelles de plâtre s’étaient bel et bien échappées de la façade alors qu’elle était dominée.
La soif s’intensifiait, irritant une gorge qui menaçait de ne plus avaler quoi que ce soit si la situation n’était pas corrigée. Contre toute attente, Rosie réussit à se mettre debout puis, chancelante, à se rendre à l’évier qu’elle agrippa pour conserver son équilibre.
La plomberie ancienne était rouillée. Il y avait deux champlures. Celle avec le voyant bleu laissait régulièrement tomber une goutte chaude et silencieuse. L’autre n’émit qu’un grincement sec. Sans écouler le moindre liquide.
Rosie recueillit un filet tiède dans la paume de sa main. Puis elle se ravisa.
Ça pourrait être la goutte qui fait déborder le vase.
**
Elle se réveilla à nouveau sur la housse froissée du matelas de fortune. Ramenée une fois de plus au point de départ. C’est alors qu’elle sentit une brise tiède caresser sa nuque et soulever agréablement quelques mèches de ses cheveux. Elle repéra la silhouette d’une porte derrière elle. À ses côtés, une fenêtre sans vitres par laquelle des rayons effilés propageaient un éclairage blafard et des éclats de voix agités comme des enfants gavés de sucreries.
Les efforts ne suffiront pas.
Puiser dans la résilience. En remonter une abondance, jusqu’à se tordre l’épine du dos, si c’était nécessaire. Aussi bien ménager ses forces.
Elle s’abandonna au sommeil.
**
L’ombre n’existe qu’en présence de la lumière et vice-versa.
Rosie s’extirpa de sa torpeur, disculpée de la soif. Maintenant que ce problème ne l’obstruait plus, son cerveau endolori se liait à un autre tourment. Il caressa la poitrine déserte. Un soupçon de détresse oppressa l’absence plate et meurtrie.
L’esquisse de la porte était encore là, mais ses traits y étaient plus affûtés. Son dessein était davantage défini.
Ne prends pas la porte d’escampette.
Une bourrasque glaciale se jeta dans la pièce. Le vent qui tournoyait traçait dans son sillon la danse éphémère de brindilles de poussière que n’atténuait aucune barrière naturelle : ni rideau, ni toile, ni moustiquaire n’habillait ce billet pour la clé des champs, lequel n’offrait que la fuite en guise de destination.
Le trou dans le coin droit...
Le tunnel se précisa, diffusant une lueur rose dont la source se révéla au bout d’une seule voie à suivre. Sans indications. Mais avec un sens.
Rosie s’y engouffra, se faufilant tel un fil dans le chas d’une aiguille. Sans opposer la moindre résistance, la gueule s’écarquilla, épousant le corps, ne lui promettant rien, sinon une bataille. Une issue dénuée de regrets.
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