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duel, duo?

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Yannick Badot

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Deux-cent trente huit.
Ma gorge se noue, mon échine se couvre de chair de poule. 
Dans ma poitrine, les battements de mon cœur s’accélèrent. 
J’avance à l’aveugle dans cette brume glauque et lourde.
Il y en a un qui va le faire... là... bientôt.
Cinq, quatre, trois, deux, un!
Le décompte dans ma tête est précis et incisif.
Un déplacement d’air à peine audible et un son mat qui lui succède.
À mes pieds, un corps désarticulé gît dans une mare de sang qui s’étire sur le bitume. 
Deux-cent trente neuf.
Cela fait seulement huit jours que cette brume recouvre tout, mais j’ai le sentiment que le soleil a disparu depuis des mois. J’ai froid, je suis terrorisée et...désespérément vivante ! 
Je ressens une pression permanente sur les épaules et ma gorge est nouée. Plus un son ne sort de ma bouche depuis le « départ » de Gladys. 
Etendue souriante et silencieuse dans notre appartement, elle est comme un talisman précieux me rappelant l’urgence des choses. Je ne peux me résoudre à la couvrir ou la déplacer. C’est mon amie, mon dernier lien avec ce monde qui s’en va.
Les volutes brumeuses qui, au départ, n’avaient rien de particulier, sont aujourd'hui épaisses et opaques. Lorsque je glisse mes doigts dans cette masse gélatineuse, je perçois comme une pulsation qui laisse des traînées humides sur ma peau. 
A son arrivée sur la ville, la brume se contentait d’exister telle une vapeur légère et neutre. 
Il faisait calme... c’était il y a une semaine.
Je reprends la marche , mes sens sont en éveil.
Sur ma droite, j’entrevois une paire de pieds enfantins. Je refuse de les détailler. C’est au dessus de mes forces. J’accélère le pas, mais à quoi bon!
Deux-cent quarante...
Où que j’aille, ils seront étendus par dizaines.
Plus loin, deux corps, enlacés et inertes, semblent endormis.
Mon quotidien s’est transformé en cauchemar .
Assise sur la plage pendant des heures, des jours, qui me semblent interminables, j’ai observé des couples s’enfoncer sans vague ni remous dans l’immensité salée. J’ai vu des vieillards se coucher au sol et attendre la mort. La faucheuse venait les cueillir comme on soulève une fleur.
Je me sentais impuissante et inexorablement, je me laissais moi aussi gagner par une lente déprime .
Et puis... peu à peu... cette intuition.
Diffuse d’abord, puis de plus en plus précise.
Une injonction à me diriger vers un lieu plutôt qu’un autre.
Après avoir découvert les cadavres au hasard de mes sorties, ils commençaient à mourir sous mes yeux.
J’arrivais à temps, juste à temps pour assister, désemparée, à leur rapide agonie.
J’étais déconcertée d’observer une absence totale de résistance à l’événement.
Perturbée face à ces êtres placides et silencieux se donnant la mort le sourire aux lèvres.
Aujourd’hui, la capuche de mon imperméable remontée, les épaules contractées, je marche tête baissée. Mes bottes s’enfoncent dans le sable gluant et je flotte entre deux mondes. Une part de moi voudrait glisser mais quelque chose résiste.
Pour combien de temps encore ?
Entre espoir et résignation, découragement et aspiration, une lueur s’est allumée.
La brume a-t-elle réellement une intention, un but, une mission ?
Est-elle notre partenaire ou notre ennemie ? 
Malgré l’aspect apocalyptique de la situation, une part de moi se sent en confiance, comme alignée avec une réalité consentie et juste.
Se pourrait-il que les sourires des défunts reflètent avec fidélité une satisfaction profonde ?
Dois-je me laisser sombrer ou me réjouir ? 
Mes émotions sont emmêlées, mes sentiments confus.
Ma réflexion est interrompue par une sensation physique précise.
Une nouvelle montée d’adrénaline me gagne, c’est parti !
Si je cours, peut-être aurais-je une chance ?
La tueuse est là, méthodique et habile. Je la respire, cette brume déroutante et je sens le film gluant qu’elle dépose sur mes muqueuses. J’ouvre grand les yeux, ralentissant à force de volonté le rythme des battements de mes paupières et ma vue se trouble. En me concentrant davantage, il me semble que cette vapeur particulière a un goût et une odeur. C’est un mélange de pin, d’éther et de sel. Je réalise que c’est doux et agréable, presque apaisant, comme le serait une inhalation thérapeutique.
Dans le silence oppressant de la ville désertée j’entends un chuintement qui s’amplifie.
Dans ma conscience éveillée, une alarme retentit.
Elle continue.
Les milliards deviendront millions puis centaines.
Y aura-t-il des bras pour enterrer les morts ?
Ces pensées morbides à l’esprit, je me mets a courir. Vite, de plus en plus vite.
Je cavale à m’en déchirer les poumons, à m’en exploser les rotules.
Cette fois peut-être... un espoir fou me submerge. 
J’entre dans un immeuble à la porte d’entrée grande ouverte.
Instinctivement, mes jambes me poussent dans la cage d’escalier et quatre à quatre, je gravis les étages.
Deuxième,... troisième...
La douleur dans ma poitrine est intense et je transpire abondamment.
 Arrivée sur le pallier du quatrième, je bifurque.
J’entre dans l’appartement sur ma droite, aucune porte n’est verrouillée. Sur le rebord de la fenêtre, un adolescent est assis, les jambes dans le vide. Il est immobile alors j’avance vers lui, avec précaution. Malgré le vertige provoqué par l’effort que je viens de fournir, je m’approche. Je tends la main... encore un peu... 
Lentement, il tourne son visage et me sourit. Son corps bascule dans le vide. Il s’est juste penché un peu. Un minimum pour créer le déséquilibre et réussir son forfait.
Je hurle et mon cri est emporté dans le sillage du mort en sursis.
La brume s’écarte sur son passage, créant un canal qui me laisse entrevoir le sol. 
Hébétée, je fixe la dépouille arrivée à destination.
Les mains cramponnées au rebord de la fenêtre, je passe de la stupeur à la rage, de la colère au chagrin et de la tristesse à l’acceptation à une vitesse indécente.
Résignée, je comptabilise.
Deux cent quarante-trois ! 
Deux cent quarante-trois suicides sous mes yeux en six jours. 
Aucun meurtre, aucune maladie, aucun appel à l'aide. Juste la mélancolie qui s'installe, douce comme un foulard de soie.
Sans état d’âme, les êtres abandonnent les corps comme des conducteurs laisseraient leur véhicule sur le bord de la route.
Dans cet ultime sourire, je ne lis ni souffrance, ni regret, mais un abandon détendu et inévitable.
Le garçon a juste passé une porte, un voile, une frontière si fine que nous pourrons bientôt tous voir au travers. Et comprendre... peut-être...
Le regard encore dirigé vers l’enveloppe charnelle sur le trottoir, j’imagine les corps pourrissants au sol, les cadavres déchiquetés par des animaux domestiques livrés à eux-mêmes et redevenus charognes par la force des choses. Se dessine un avenir apocalyptique et sordide. Souplement, cette vision fait place à une autre, celle d’un monde qui respire. Un lieu où la vie choisit de ne pas étouffer la vie et où un nouvel équilibre retrouvé permet aux hommes de se rappeler vraiment qui ils sont. Dans la douceur d’une planète moins surpeuplée, un savoir qui a toujours été là est libéré. Le soulagement existe de part et d’autre du voile. 
Etendue sur le lit de la chambre, Gladys fixe le plafond de son regard opaque, la bouche entrouverte encore remplie des derniers cachets qu’elle n’a pas eu le temps avaler. Elle sourit pour l’éternité.
Cette fois, je ne rentrerai pas à l’appartement.
Un mouvement m’entraîne ailleurs, j’ai besoin de le suivre... j’ai envie de le suivre.
La brume est-elle le glaive d’une délivrance salvatrice consentie d’un commun accord ? Pourquoi serait-ce davantage une grande mascarade décousue, une folie anarchique plutôt qu’un plan bienveillant et mature d’une conscience collective ?
Je suis paisible.
L’immeuble, la rue, la digue, puis la plage. La brume s’écarte devant moi et se referme dans mon dos comme une complice de labeur. Je frissonne, mes vêtements couverts de sueur me dérangent. Un à un, je les ôte et les abandonne. La mer est là, fraîche, fidèle. Une vague lèche mes pieds. Encore un pas...
Un rayon de soleil filtre et dessine un trait de lumière à travers le smog.
Encore un pas...

PRIX

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Serge Debono · il y a
Bonsoir Yannick,
Autant, j'ai eu un peu de mal avec Dolmen, autant votre histoire de suicidés me plaît beaucoup. L'atmosphère est parfaitement glauque, et pourtant on sent à travers votre écriture que cette brume se fait de moins en moins menaçante au fil du récit. Ce qui permet de manière subtil d’accepter cette fin comme une libération, chose impensable au début de l'histoire. Bravo ! Promener le lecteur de la sorte sur un TTC, c'est loin d'être simple.

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Yannick Badot · il y a
Merci Serge, d'autant que je me suis donné un défi dans un genre qui n'est pas du tout le mien. J'ai un fils acteur et un autre dessinateur qui m'ont exposé avec beaucoup de bon sens leurs regards différents sur la façon de mener une intrigue... en plan séquences, en images pour Lucas , qui a l'habitude des scénarios et avec une structure conduite et découpée chez Nicolas l'auteur de BD. Les échanges ont étés magiques. pouvoir laisser nos créativités respectives en famille : je me suis régalée!
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Serge Debono · il y a
Ça se sent ;-) Je reviendrais vous lire avec plaisir. Bonne soirée.
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Armand · il y a
Dans cet ultime sourire, je ne lis ni souffrance, ni regret, mais un abandon détendu et inévitable.
Le garçon a juste passé une porte, un voile, une frontière si fine que nous pourrons bientôt tous voir au travers. Et comprendre... peut-être...
Pétard : Vous me faite peur Yannick...

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Yannick Badot · il y a
Si vous saviez comme ... au contraire... ça peut être merveilleusement rassurant! Mais je suis heureuse de vous procurer des émotions... c'est bien un des objectifs d'auteur!
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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yannick Badot · il y a
Richard, comment peut-on faire pour faire corriger 5 erreurs que j'ai laissé passer dans un texte qui est en lice pour le prix Saint Valentin? C'est faisable?
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Yannick Badot · il y a
Merci Richard, j'avais compris que le comité de lecture validait la moitié des sélections hors critère des votes ce qui donnait une chance aux auteurs plus "anonymes" sur le concours. C'est amusant et joyeux que je reçoive ce message aujourd'hui alors que je m'apprête a écrire un texte d'amour pour le concours Saint Valentin juste pour le plaisir du partage , alors que je venais bien de réaliser qu'il est impossible pour moi de gagner. J'ai réalisé que ce n'était pas du tout ce qui m'importait. Je ne suis pas une compétitrice dans l'âme mais une passionnée de la relation et des mots. Ecrire est un des Grand Rêve de ma vie dont j'ai fais un objectif et un projet. J'utilise les mots autant pour toucher et faire rêver que pour amener au mieux être au travers du type d'aide que je propose dans mes séances individuelles de thérapies. J'ai déjà fait publier un roman et je compte bien poursuivre la route! Je vais aller voir le lien que vous m'envoyez ! Au plaisir d'écrire Richard... c'est reparti !
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Zago · il y a
J'adore !
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Yannick Badot · il y a
Je pense devinez qui vous êtes... amusant! Si vous voulez lire d'autres histoires , voici un lien https://www.facebook.com/notes/yannick-badot/dolmen/949053641913473/. Je vous envoie une histoire en MP tout prochainement! ... vous avez osez! Belle sortie de zone de confort !
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Yannick Badot · il y a
Je ne peux malheureusement pas mettre un deuxième texte en compétition mais j'aimerais partager cette deuxième version de brume que j'intitule: " Dolmen" Bonne lecture a vous tous qui avez apprécié la première version de brume. https://www.facebook.com/notes/yannick-badot/dolmen/949053641913473/
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Bénédicte Jacob · il y a
Tu as ma voix !
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Yannick Badot · il y a
Merci a toute belle!
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Richard Laurence · il y a
Une épidémie de dépression ! Sacrément original... Et très réaliste pour un récit fantastique... Ayant vécu sur les bords brumeux de la Loire, je peux en témoigner... Haha ! Quelque chose m'intrigue cependant dans votre texte : pourquoi ce titre : "Duel, Duo" ?
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Yannick Badot · il y a
... ahaaaaa... réfléchissez encore un peu Richard... et si vous donnez votre langue au chat ( comme Gilles Legardinier oserait le faire! ;-) ... je vous réponds demain!
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Richard Laurence · il y a
La brume : Amie ou ennemie !
(Heureusement que je repasse par là : je me suis aperçu que j'avais oublié de voter... ^^)

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Yannick Badot · il y a
EXACTEMENT !!! L'héroïne voyage entre ses deux interprétations... si vous vous laissez imprégner par les mots, sans doute sentirez vous ou se porte mon choix sur ce sujet même si... concrètement... je laisse ouverte la porte de tous les possibles.
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Richard Laurence · il y a
Eh bien... je n'ose aller chercher la réponse à cette question mais, si j'en juge d'après mes souvenirs, la mort, dans ce texte ressemble fort à une libération, après tous ces cadavres et tout ce stress pour tenter d'y échapper... Puisque ce sujet vous intéresse, je vous suggère la lecture de deux très beaux textes de ce concours où la mort apparaît aussi comme une alliée tout aussi désirable : "Moorhan" de Fabienne BF et "L'Enfant du lac" de Jenny Guillaume. Et puis, après, promettez-moi de venir vous changer les idées en venant faire un tour du côté de ma "frontière de brumes" ;)
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Meryma Haelströme · il y a
Beau texte, vous avez ma voix. Si le coeur vous en dit mon texte est ici : http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/retour-au-pays-2
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Yannick Badot · il y a
Merci Meryma , je vais aller lire cela...
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Aline Cocq · il y a
Bravo pour cette nouvelle qui m'a tenue en haleine, même un peu au-delà du dernier mot...
Je ne peux te donner qu'une voix car il s'agit de ma première participation sur ce site !

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Yannick Badot · il y a
Mais quelle voix!!!!! Merci Aline!
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Zouzou · il y a
mes 5 voix pour votre texte qui porte l'espoir d'un meilleur monde par delà la mort ! et mon " Ensuquée " devrait conforter cette idée...
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Yannick Badot · il y a
Waouw !! Merci Zouzou ! Mon roman "l'Autre Côté du Paradis" publié aux éditions Persée a des chances de vous plaire alors! J'ai foi en l'homme et en sa plus belle version. Foi en tous les possibles tout en regardant avec lucidité notre réalité. C'est cet élan qui me porte a écrire : insuffler l'espoir, l'envie, le courage d'aller vers la plus belle version de soi-même. Comme l'écrit Paulo Coelho : de vivre sa légende personnelle!
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