Du sang sur les mains

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Image de 2018
Image de Très très court
La banque a téléphoné, son compte est dans le rouge, il doit produire.
Dans l’atelier, il prépare une toile. Les temps sont durs, petit format. Une toile en lin sur laquelle il passe d’abord un enduit adapté à la peinture à l’huile; pour l’instant il lui en reste. Trois couches, lissées très finement. Il recouvre aussi l’arrière, ainsi le tissu ne se détendra pas avec le temps. Pour obtenir une belle adhérence, il doit également appliquer une couche d’acrylique très diluée.
La peinture a coagulé autour du pot et le couvercle est dur à ouvrir, il se saisit d’un couteau et force dessus. La lame dérape, il s’entaille méchamment la main gauche entre le pouce et l’index. Il ne peut retenir un cri de douleur, le sang jaillit sur la toile immaculée. Ça pisse dru, ça fait mal mais ce qu’il perçoit avant tout c’est l’esquisse accidentelle et néanmoins très prometteuse qui se profile.
Il ne songe pas à arrêter l’hémorragie, au contraire. Plaçant un petit bac sous sa main gauche, il récupère le sang avec sa main droite et ses doigts sanguinolents, s’harmonisant à la couleur de l’image créée, exécutent en quelques dizaines de minutes une peinture comme il n’a jamais réalisée auparavant. Lorsqu’il s’arrête et contemple le résultat, il est littéralement stupéfait par la singulière beauté de ce qu’il vient d’enfanter. Ceci dans un état totalement médiumnique;
une création inconsciente, conçue malgré lui. La toile ensanglantée est fantastique. Le sang a maintenant coagulé, il est vidé. Comme un somnambule, il se dirige vers sa chambre et s’écroule sur le matelas.
Au matin, un rêve en rouge et blanc, croit-il, au loin dans sa tête, il revient dans l’atelier. La toile est là, sublime. Souvenir flou de la veille mais la blessure à sa main gauche qui tient la tasse de café ranime sa mémoire. Il revoit l’épisode du couteau, la suite est confuse, vague souvenir d’un oubli. Lui, comme quelqu’un d’autre. Hypnotisées par le fluide, ses mains ont agi, indépendantes de son esprit. Un flash du film ‘Les mains d’Orlac’. Aucun souvenir de l’instant de la création; pourtant l’œuvre est là, transcendante.
Il veut profiter de cette régénérescence créative, lui qui en était frustré depuis des mois. Cette fois un grand format, ça vaut le coup, l’inspiration est revenue. Enduit, acrylique - le pot est resté ouvert - c’est mécanique, pas de problème.
Il choisit un crayon noir pour l’esquisse. Là, un blanc, un long blanc. Rien, rien ne vient. Même le crayon sanguine est stérile. Une heure s’écoule. Il n’avance pas d’un iota; sa tête, son corps refusent de travailler. Il est sec, anéanti. Une pensée s’immisce: doit-il se saigner à blanc pour créer? Plan fixe sur le couteau.
La journée s’écoule dans un état de totale hébétude, il reste prostré dans le vieux fauteuil taché. Il regarde mais ne voit plus le petit format qui ne lui suffit plus,
il est ailleurs, déprimé, il s’endort. Refait surface au crépuscule.
Il ne supporte pas d’être là, dans l’atelier et de ne pouvoir travailler.
Excédé, il sort. La nuit tombe, une lueur grenat persiste, cynique, dans le minuscule ciel parisien. Il déambule dans les rues, dérive longtemps, sans que les passants ne le voient. Comme un automate, il entre dans un pub, s’asseoit au bar et commande un Bloody Mary. Un cocktail qu’il ne boit jamais d’ordinaire. Il en prend trois. Le temps se dilate, il n’est pas là. En rentrant chez lui, une pluie fine l’accompagne. Il tourne son visage et la paume de ses mains en direction des gouttelettes, c’est frais, agréable. Il est mieux.
Arrivé devant la porte de l’immeuble, il trébuche sur quelque chose. À ses pieds une forme, longue, enveloppée dans un fin tissu de couleur pourpre.
Il s’agenouille et soulève délicatement l’étoffe. Ses mains découvrent un corps. Un corps fragile de femme, inerte. Très belle, son visage est parfait, couleur cuivre. Une Princesse de sang, déchue ? Elle semble dormir. Une voiture qu’il n’a pas entendue débouche et les phares illuminent fugitivement la belle. Déjà coupable, il détourne la tête. Alors de sa main droite, il lui prend le pouls ; aucun battement. La carotide ne pulse pas non plus. Elle est morte, depuis peu. Premier contact direct avec la mort pour elle et pour lui. Le corps est chaud. Tout chaud. L’idée, rouge, qui s’insinue lui glace le sang mais pas au point de ne pas l’exécuter.
Il charge la femme sur son épaule - elle ne pèse rien - et ouvre la porte de l’immeuble. Il ne prend pas l’ascenseur et s’engage directement dans l’escalier. Arrivé presqu’à hauteur de son palier, à quelques mètres de sa porte, l’ascenseur de verre se met en branle. Le bruit familier et angoissant du glissement caractéristique le tétanise. Il vient d’en haut, dans quelques secondes il sera à sa hauteur. Les clefs tremblent dans sa main fébrile alors que la menace se rapproche. Sur son épaule gauche la femme et dans la main droite cette clef qui ne veut pas rentrer. Le monstre vitré se rapproche inexorablement. Enfin sa porte s’ouvre tandis que déjà la lumière de la cabine illumine le plafond du palier. Il a vu les pieds, l’autre n’a pas dû le voir. Il dépose le corps sur le sol de l’atelier. C’est aujourd’hui le grand format, dit-il à voix haute. Ensuite tout va très vite : il suspend la femme par les pieds - un téléphone mobile s’échappe d’une poche, il le pose sur la table. Il va redonner à cette sylphide sa dignité. Morte ! Il va la rendre immortelle. Immortelle par le sacrifice. Le sacrifice pour l’Art. Il place une grande bassine sous le corps, se saisit du même couteau, celui de l’entaille et l’égorge. Le sang coule et appelle la même transe que la veille. Son sang à lui ne fait qu’un tour, lui monte à la tête. Il plonge fiévreusement les mains dans la sève écarlate, se fait des peintures de guerre et médiumnique, frénétique, il peint.
Il est elle, il est lui, animal à sang chaud, alchimiste de la transsubstantiation du fluide vital. Il signe le Pacte de Sang. Tous communient, Elle, Lui, L’OEuvre.
La Sainte Trinité.
Soudain la sonnerie du téléphone mobile retentit. Il s’arrête, pétrifié. Ça sonne, longtemps ; le message du répondeur est dans une langue qu’il ne connait pas.
Il entend sa voix, ce qu’il n’avait pas et la connait maintenant un peu plus.
Puis, de nouveau, hors de conscience, il applique avec rage et fureur le sang sur la toile. Définitivement possédé. Combien de temps cela dure-t-il ? Il contemple à présent la merveille, assis sur le fauteuil élimé, un verre de rouge à la main.
Son regard passe de la toile, extraordinaire, à la femme toujours suspendue et maintenant exsangue. L’atelier est devenu un abattoir, surtout un sanctuaire où la saignée est une offrande à la beauté. L’immolation est justifiée. Le prix du sang légitimé. Il se prosterne.
La même torpeur que la veille après le choc du petit format l’envahit mais elle est décuplée. Au seuil de la prostration, il sombre et s’évanouit.
À quoi rêve-t-il ?
Une sonnerie stridente l’extirpe de son coma. On sonne à la porte. Par l’œilleton, il voit deux hommes en blouson de cuir qui regardent eux aussi l’œil et dont un exhibe un badge de policier.
« Ouvrez, on sait que vous êtes là. »
Suspendu un instant, il ouvre.
« Il y a comme une odeur de sang ici » affirme, péremptoire, l’inspecteur au badge en pénétrant dans l’appartement.
Fataliste et couvert de sang, il les conduit directement à l’atelier :
« Ceci est son Corps, ceci est son Sang, ceci est mon OEuvre.»
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Image de Liam Azerio
Liam Azerio · il y a
Un bon Court et Noir ! Pour être sincère, il y a pléthore d'autres textes en compétition qui relate l'histoire intime d'un artiste, de sang, et de l'association des 2 en une œuvre. Néanmoins ton écrit est de bonne facture, rythmé et à la palette lexicale riche, et j'ai passé un agréable moment à te lire :)
Bravo et merci pour ce texte, Pierre :)
Si tu le souhaites, n'hésite pas à lire "Gu'Air de Sang", également en compétition !
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/gu-air-de-sang

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Florent Paci · il y a
Un texte ciselé au vocabulaire riche. Frankeinstein, Dracula, Ambroise Paré... j'ai beaucoup aimé votre cocktail personnel. Mes votes ;)
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Patricia Burny-Deleau · il y a
Création vampirique !
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Djany Bonnard Parolière · il y a
Docteur Jekyll et mister hyde ... Tous mes votes
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Ginette Flora Amouma · il y a
Quand l'art saigne ...
Si vous le souhaitez , je vous invite à lire mon texte" le prix de la mort" qui est également en compétition .

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Topscher Nelly · il y a
Très bonne chute.Mes voix
Mon texte vous plaira peut-être?

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Jfjs · il y a
J'avoue, je ne l'ai pas vu venir. Et il faudra que je visionne "les mains d'Orlac" merci pour cette découverte.