Du petit au plus grand

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Je suis une femme très ordinaire, plutôt contemplative du microcosme qui m'entoure. A l'heure de l'immédiateté, j'aime à partager mes récits imaginaires - ou presque ! - avec les gens pressés  [+]

Image de Eté 2017
Elle roule entre ses mandibules un précieux fragment de la miette de pain qu’elle vient de chiper sur une serviette en papier dépliée sur les genoux de la jeune fille.
Il fait beau sur les escaliers du Trocadéro.
La demoiselle mange précautionneusement son sandwich sans s’être aperçue de la présence de la petite voleuse qui est déjà repartie.
Cette dernière à l’odorat aiguisé, est sensible au parfum de fraise qui s’exhale d’une barquette, posée sur les marches à côté de la jeune personne. Busy, la petite chapardeuse – c’est son nom – se dit que la femelle humain a sans doute l’intention d’en savourer le contenu en guise de dessert. Elle programme donc qu’elle reviendra, après avoir averti ses congénères, pour rapporter de ce fruit, succulent butin. Ses sœurs sont planquées dans la fissure à peine perceptible d’une marche, non loin, là où elles ont installé leur reine. Busy porte haut sa rapine pour que ses antennes puissent relayer l’information à toute la colonie.
Elle arrive à toute allure vers l’entrée du repaire.
Levant bien haut ses mandibules, elle aperçoit alors un mastodonte de fer à l’autre bout de ce monde immense qu’est l’esplanade. Elle est tellement surprise de cette découverte, qu’elle en oublie pour un instant sa mission. La petite boulette en équilibre entre ses deux appendices lui masque la vue. Elle la laisse tomber pour mieux considérer cette énormité. Un pigeon, non loin, a repéré la scène et se précipite sur le minuscule bout de pain, bien content de dérober ce que cette insignifiante bestiole pour une fois, ne pourra pas ramener au fond de son nid. La concurrence est âpre entre ce volatile et la famille de Busy pour récupérer les restes de repas que les humains abandonnent si facilement dans les lieux publics. Pour l’instant, Busy observe et n’a cure du vol du pigeon. Son agitation laborieuse si coutumière a fait place à un brusque étonnement. Statique, elle ressemble à un insecte piqué d’une aiguille au fond de la boîte d’un entomologiste.
Ses yeux à facettes n’avaient jamais remarqué cette chose d’apparence métallique, dressée sur quatre pieds énormes. Elle s’élève dans le ciel à une altitude qu’il est impossible de calculer à l’échelle de Busy.
Est-ce une maison d’humains ? Elle en doute car la race supérieure aurait du mal à y entreposer ses victuailles dans cette structure ajourée. La petite ouvrière est très au fait des habitudes de ces bipèdes qui aiment aménager des placards pour y mettre leurs sucres, leur miel, leurs viandes, leurs fruits et autres délices... Néanmoins, il se peut que des quantités de bocaux soient coincés dans l’entrelacs de la structure de la tour, se plaît à penser Busy. Il lui semble qu’il y a des escaliers dont les marches sont empruntées par des centaines de personnes, rassemblées en une foule immense. Le lieu est donc bien habité et leurs occupants ont, de ce fait, bien besoin de manger.
La toute petite chose se sent frissonner et frotte ses mandibules.
Elle réfléchit.
Aura t-elle l’endurance pour aller de son trottinement régulier et silencieux rejoindre l’édifice dont elle ne voit pas le sommet perdu dans les nuages ? Ah, si elle avait des ailes comme sa reine ! Mais elle n’est pas faite pour voler, c’est son destin...
Il faut à tout prix qu’elle échange l’information avec ses sœurs pour mettre au point un déplacement de toute la garnison, dans un cheminement bien ordonné pour que leur petite cohorte noire atteigne, en toute sûreté, l’objectif de la manœuvre.

Busy fait demi-tour pour annoncer cette nouvelle, mettre la petite troupe en ordre de marche et organiser le plan d’attaque.
Mais là, sans avoir le temps d’alerter ses congénères à grands coups de phéromones, Busy l’aventurière s’enfonce dans le sable de la place sous la semelle de la jeune fille au sandwich, qui, ignorant sa petite victime, repart à son poste de travail après sa pause déjeuner. Par chance, un petit caillou a roulé sous le pied de l’humain et a protégé Busy de l’écrasement. Sonnée, mais obnubilée par sa mission, elle déplie ses mandibules, ses trois paires de pattes, tâte de ses antennes son thorax, s’engouffre dans la pierre et, courageuse, stridule à l’attention du groupe : « garde-manger en vue, en file indienne. »
Dehors, la jeune fille n’est plus qu’une toute petite silhouette noire au bout de l’esplanade. Elle va rejoindre son guichet au pilier Est de la tour. Elle ne se doute pas qu’elle précède une armée en marche.

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