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Paul Digany

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Bientôt 18h50. La boulangerie « Chez Aurore » regorge de clients. À proximité, depuis une heure déjà, la bouche du RER sécrète sans faiblir une foule dense qui semble avoir un besoin vital de pain.

Elle doit avoir 35 ans, pas plus. Avec ses cheveux noirs coupés courts, ses yeux gris et ses traits réguliers, elle est assez jolie ; je ne peux lui enlever cela. En la croisant dans la rue, j'aurais cependant pu jurer que Pierre l’aurait trouvée bien trop mince à son goût. À tort : il est tombé amoureux d’elle.

Elle s’est insérée dans la longue file d’attente à l’intérieur. Sur le trottoir, je l'observe discrètement en faisant mine d'examiner dans la vitrine des choux au chocolat et à la pistache qui auraient excité ma gourmandise dans d'autres circonstances. Je n'ai rien avalé depuis le petit-déjeuner et je n'ai pas faim.

Elle s'impatiente. Elle a déjà consulté son téléphone à plusieurs reprises sans, manifestement, obtenir satisfaction. Espère-t-elle recevoir un message de son amant ? Je l'ignore mais je suis certaine d'une chose : Pierre, « mon homme à moi » comme je le surnommais au début de notre histoire d’amour, ne pourra plus lui envoyer de ces sms pleins de mots tendres et parfois crus, dont la découverte récente, après des semaines éprouvantes de soupçons, m’avait fait vomir. Ce matin, tandis que je rangeais nos bols et couverts dans le lave-vaisselle, peu avant son départ pour le bureau, il a commis l'erreur de me tourner le dos en m’annonçant sur le ton le plus innocent qu'il devrait peut-être s'absenter, ce soir encore, pour rejoindre des clients de sa société pour un repas d'affaire. Il s'est déclaré par avance désolé s'il devait rentrer tard.

—Tu sais ce que c'est, hein ! On ne peut jamais prévoir combien de temps ça va durer...

Son corps gît dans notre cuisine. Trois coups de scie à pain ont suffi à mettre un terme à ses mensonges. Ce fut plus rapide et facile que je l'avais redouté. Il avait simplement fallu entailler aux bons endroits. Je n’avais pas prévu d’agir aujourd’hui. Disons que sa fin brutale a été avancée de quelques jours.

Elle progresse lentement dans la file sans prêter attention aux quatre clientes qui la précèdent et papotent en hochant la tête. Elle paraît préoccupée. Sent-elle que quelqu’un l’épie ?

Elle vit dans un immeuble rupin du neuvième arrondissement, je le sais. La semaine dernière, pendant que Pierre était sous la douche, j'ai trouvé sur son portable professionnel, auquel je ne touchais jamais il y a peu de temps encore, une lettre scannée qu'elle avait reçue de son syndic de copropriété. Elle lui demandait conseil. Elle s'interrogeait sur le montant des charges qu'elle jugeait trop élevé. Son adresse était bien visible en haut à droite du document. Son nom aussi : Elodie Duvercher (troisième étage gauche). Quelques photos de vacances postées sur Facebook m’ont permis de lui donner un visage.

Encore une personne devant elle. Elle jette une fois de plus un œil à son téléphone. N'as-tu pas compris que Pierre ne t'appellera plus ? Devines-tu que, bientôt, tu ne seras plus en état d’aimer qui que ce soit ?

Je l'ai attendue tout à l'heure en bas de chez elle pour lui offrir une mort vraiment laide mais elle est arrivée accompagnée de deux enfants qu'elle tenait par la main. Ils ne doivent pas être les siens : sur sa page Facebook, aucune mention d’eux. Je n'ai pas pu la punir en leur présence, je ne suis pas un monstre. J'ai fait les cent pas durant près d'une heure sous la pluie avant qu'elle ne sorte de nouveau. Seule, cette fois-ci. Dieu merci. Des personnes âgées qui s'engueulaient devant son immeuble au sujet des déjections du chien de l’une d’elles lui ont sauvé la vie sans le savoir. Je l'ai suivie sur une centaine de mètres jusqu'à la boulangerie.

Une vendeuse est actuellement en train de la servir. Je la tuerai dès qu’elle sera à l’extérieur.

Avant de frapper, je voudrais pouvoir lui dire combien je la hais, lui demander depuis quand Pierre et elle sont amants et surtout lequel des deux a provoqué l'autre. J’ai besoin de savoir s’il a succombé aux avances de cette femme ou s’il a pris l’initiative. J'y ai beaucoup pensé depuis la découverte de leurs sms : feu « mon homme à moi » ne me regardait plus depuis longtemps déjà. Pas le moindre commentaire de sa part sur ma perte de poids – crevant d’angoisse pour lui, je ne mangeais plus – ni sur mon visage fatigué – je ne compte plus mes nuits sans sommeil. Ma présence à ses côtés, même silencieuse devant sa série télé préférée, semblait lui peser de plus en plus. Il restait longtemps sans parler lorsque nous déjeunions ensemble. Ses paroles étaient devenues rares et sans intérêt. Il ne me posait plus aucune question sur mon boulot ou ma journée. Il n’avait plus ces petites attentions, parfums ou chocolats, que j’appréciais tant. Son travail lui causait beaucoup de soucis, prétendait-il quand je lui faisais part de mon inquiétude devant son changement de comportement. Je craignais qu’il fasse une dépression. À son insu, j’en avais même parlé à notre docteur. Récemment, il ne s’animait plus que quand son téléphone professionnel sonnait et qu'il s'isolait pour répondre avant de partir pour un rendez-vous soi-disant urgent.

— Désolé, va falloir que j'y aille, c'est important. Tu sais très bien que sans moi, ils ne s'en sortent pas...

Ces mots revenaient souvent, presque de façon mécanique. Pauvre cruche, je gobais tout. Pauvre crétin, tu es mort à présent.

Elle farfouille dans son porte-monnaie, donne quelques pièces à la vendeuse puis se fraye un chemin parmi les clients qui continuent d’affluer. 

Ma main empoigne avec rage le manche du couteau de cuisine japonais caché dans la poche avant droite de ma veste. J’y pense seulement maintenant, c’était un cadeau de Pierre. Je méditerai plus tard sur l'ironie de cette situation.

Elle sort de la boulangerie une baguette à la main.

C’est ça : approche, ma belle. Tu souffriras moins que moi, je te le jure.

PRIX

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Dimaria Gbénou · il y a
Super bien. J'aime. Je suis en finale avec " Achou l'amour empoisonné ". Je vous invite.
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Lorelei · il y a
Belle découverte ! J'ai aimé, j'ai voté ! Je vous invite à découvrir "la robe" . Merci !
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Teddy Soton · il y a
Dur à avaler mais j’adore +5
Je suis en finale avec Frénésie 2.0 merci pour votre soutien

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AKM · il y a
Mes 3 voix et bonne chance ! Je m'abonne !
Je vous invite à lire ma nouvelle LES MOTS DU CŒUR et à apporter vos critiques.
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/les-mots-du-coeur-1

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JACB · il y a
NOIR...le pain de cette boulangerie!!! Le suspens est bien mené, on plonge facilement dans la narration.
Entre les deux votre cœur balancera peut-être ?
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/cavale-d-auteur#
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/se-conter-fleurette#
Bonne chance Paul

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Image de deleted
Utilisateur désactivé · il y a
Une très belle oeuvre boen narrée ! Vous y êtes allé avec maîtrise félicitation cher Paul pour cette oeuvre bien ouvragée ! Mes voix ! Enchanté de vous découvrir. C'est mon premier concours, je vous invite à découvrir ma "Caverne" dans la catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures". Une petite histoire écrite en vers avec des rimes ! Et merci de voter si l'oeuvre vous plaît !
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Fabregas Agblemagnon · il y a
du pain.je ne sais comment apprécier. je vote et je m'abonne.je vous invite à découvrir ce texte et à voter si ça vous chante (https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/amour-impossible-12)
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Atoutva · il y a
Mais c'est horrible ! Mais c'est tellement bien écrit ! On aimerait bien avoir plus de détails, comment l'histoire finit vraiment. Bravo !
Si vous avez le temps, je vous propose https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/vitrines-sirenes

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