Du noir au rouge il n’y a qu’un pas

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Mes gouts ? Les contes légendes, la SF et le Fantastique, l’Histoire de France jusqu’en 1815 avec une préférence pour l’époque médiévale, la Terre libre, naturelle et farouche. Et puis  [+]

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Il pleuvait. Toute l’eau du ciel dégoulinait sur la ville qui se fondait, se délavait, s’aspergeait des lumières des vitrines mêlant leurs rouges, leurs roses et leurs jaunes au bitume gris et glissant comme un miroir dans lequel elles se reflétaient. Les maisons elles aussi tombaient dans l’eau qui ruisselait sur les trottoirs, dans les caniveaux, et sur la route. C’était comme des étoiles multicolores qui éclataient en s’écrasant au sol. C’était comme un tableau moderne où l’artiste aurait peint sa toile de taches par touches successives. Du rouge et du jaune, surtout. Des couleurs vives, éclatantes, furieuses jusqu’à en être agressives, presque. Peut-être pour le simple plaisir des coloris. Peut-être aussi pour dire la vie. Pour que la palette conjure le mauvais sort. Sait-on vraiment ce qui se cache derrière toutes ses teintes ?
Il pleuvait. Il était sur la passerelle en ferraille encore plus grise sous la pluie quand il vit la rue en bas. Sa rue n’échappait pas à la règle. Elle pleurait de gris de rouges et de jaunes qui se mêlaient en arabesques sur les trottoirs fondants. Il eut tôt fait de la rejoindre, de retrouver les passants attardés qui se hâtaient vers la chaleur de leur foyer ou de quelque restaurant. Il marchait dans les flaques, exprès, pour écraser ces couleurs trop voyantes qui s’y miraient. Un temps, à cause de lui, l’eau reprenait sa couleur grisâtre sale dans la nuit sombre qui tombait.
Il pleuvait. Ses vêtements ruisselaient de cette eau grise. Il marchait, la cinquantaine certainement, la preuve qu’il n’était plus bon à rien. Il ne s’en souciait pas, ne s’en souciait plus, tout au plaisir de ces petites mares colorées qu’il écrasait de ses pieds comme lorsqu’il était petit garçon. « Je déteste les automobilistes qui éclaboussent les piétons », pensa-t-il en sautant dans une flaque et aspergeant par la même occasion un passant. Non, ce n’est pas dans les normes de la bienséance d’éclabousser, mais un jour comme aujourd’hui, tout était permis.
Il pleuvait. Il poussa vivement la porte de la pizzeria, espérant se mettre à l’abri et savourer un peu la tiédeur des lieux. Et il jeta un long regard sur les lieux.
L’intérieur ne ressemblait pas au dehors, même si on ne voyait toujours qu’une palette de peintre. La pizzeria était une grande symphonie de rouges, vermillons, carmins ou pourpres, de roses, bonbons ou bébés, et de verts, amandes ou olives ou poivrons. Comme l’Italie. Sur les murs couleur lavande traînaient les reproductions des « Tournesols » de Van Gogh. Les murs respiraient le Sud. Le vert pour l’espoir, le rouge pour la victoire et le jaune pour le soleil. Rien de gris, de sombre, de morose.
Mais ce que remarquait d’abord le client c’était les assiettes sur les tables recouvertes de nappes, couleur bleu marine. De grandes assiettes de faïence blanche que l’on ne voyait même pas tant elles débordaient de nourriture. Il y avait des spaghettis en sauce brune qu’on savait piquante avec toutes ses pointes vertes en son milieu, piment, basilic, poivron. Et la pizza ! Le rouge de la tomate, cassé par la violine d’une rondelle de merguez ou le carré vert d’un poivron ou le rond blanc d’un fromage de chèvre. La pizza, comme une vraie toile de peintre, débordait du cadre étroit de l’assiette. Le bistre de la pâte croustillante à laquelle s’accrochait le jaune crémeux d’un gruyère râpé lui rappelait la poterie provençale, le Midi, le soleil, encore, toujours.
Alors, après avoir longuement occasionné une mare sur le seuil, il entra résolument, s’assit sous un tableau et en commanda une.
Il n’avait qu’une envie, faire gicler ces couleurs pour oublier. C’est peut-être ça, une couleur, dire zut à la morosité. Alors, les faire gicler pour oublier toute la pluie dehors et tout le noir dedans. « J’ai horreur des gens qui ne savent pas se tenir à table », songea-t-il. Et devant l’enfant à la table voisine, ahuri devant son comportement, il écrasa la pizza entre ses doigts qui devinrent tout rouge et blanc et vert et crème jaunâtre et l’olive noire en sauta de joie en l’air pour rebondir par terre, sur le carrelage gris trottoir. Et pourquoi ne se servirait-on pas d’olives comme d’un jeu de boules ? Au point où il en était !
Parce que toutes ces nuances si gaies lui faisaient oublier la tristesse de ce jour de pluie sur la ville.
Parce que toutes ces nuances si gaies lui faisaient oublier le patron qui venait de lui signifier son congé.
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Mirgar Dudou · il y a
S 'anesthésier pour oublier le réel avec des envies de régression, pour v ivre la sensation pure...Un vrai poète que ce cinquantenaire.
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Atoutva · il y a
Contente de vous retrouver ! Merci ! Eh oui, la cinquantaine est crise... bien souvent.
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Patricia Besson · il y a
Bravo
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Atoutva · il y a
Contente que vous ayez apprécié ! Merci !
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Armelle FAKIRIAN · il y a
Vous avez l’art des couleurs qui vivent, un texte très visuel, un peu surréaliste, très impressionniste. Bravo
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Atoutva · il y a
Premier commentaire après le retour, forcément, ça fait plaisir ! Merci !

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