3
min
Image de Christine Borie

Christine Borie

388 lectures

207 voix

En compétition

Les fées s’étaient certainement quelque peu attardées sur le berceau d’Elsa, constellant sa couche de myriades d’étoiles.
Très tôt elle dessina, trouvant sur les pochettes de disques de ses parents ses premières sources d’inspiration, crayonnant les portraits des artistes. Puis vinrent les croquis des antiques déesses dont elle agrémentait son cahier d’histoire de la mythologie grecque. Adolescente, elle s’essaya à la peinture et les tableaux qu’elle créait étaient autant de promesses de futurs joyaux. Elle rêvait d’apprendre l’aquarelle, le fusain, l’huile et le pastel, toutes ces techniques sans lesquelles elle se sentait enclavée dans le peu qu’elle savait faire. Les dépens des études ou simplement des cours étouffèrent son désir de s’instruire. Ses parents n’étaient pas en mesure de lui offrir ce luxe. Quoi qu’il en soit, elle n’aurait pu se résoudre à quitter le cocon si douillet de son petit village.
Ce n’était pas pour elle, elle le comprit très vite et oublia les fées.
Les années défilèrent, balayant toute velléité de se laisser bercer par le chant des sirènes délaissées. Elle se maria comme on rentre au couvent et plus jamais ne toucha un pinceau.
Il trouvait ça nul, la peinture. Ça ne servait à rien ! Il valait mieux qu’elle consacre le peu de son temps libre à la cuisine, aux courses, au ménage et au raccommodage. Pas le temps ni l’argent pour ces futilités qu’étaient pour lui la peinture et le dessin.
Il lui brûla ses ailes.
Puis il y eut l’accident, le cataclysme, un choc d’une violence fulgurante, le bruit fracassant, puis le silence. Elle, côté passager, à ladite place du mort, lui, sans ceinture comme à son habitude, pulvérisé contre le pare-brise. Ce soir-là, il avait une fois de plus trop bu, mais ce fut sa dernière virée.
Alors vinrent la perte et le deuil, malgré tout… la résignation… la reconstruction, puis toute la frustration accumulée depuis tant d’années qui explose… et finalement le constat : il n’y a pas de fatalité.
Puis les années passèrent, trois très exactement, avec leur lot de combats, mais aussi de victoires inespérées, de possibilités insoupçonnées, si riches de leçons pour sa nouvelle vie.

Désormais elle est libre et elle veut retrouver ses ailes brûlées.
Aujourd’hui !
Elle veut du moins essayer.
Cela fait plusieurs jours que l’idée s’insinue dans son esprit. D’abord timide et apeuré, le ru est devenu torrent. Un rêve fou, un appel bouillonnant, un besoin de se dépasser, de se prouver que tout peut recommencer, comme avant.
Peindre.
Elle sait ce qu’elle veut peindre. Dans une poche, elle a amassé au fil des ans des modèles de tableaux en se disant qu’un jour, peut-être, elle pourrait les reproduire.
Elle se dirige vers le bureau et vide le contenu de la poche. Les feuilles s’entassent grossièrement, affolées d’être libérées de leur cachot de papier, mais elle trouve celle qu’elle cherche. C’est un paysage reproduit sur le couvercle cartonné d’une boîte de gâteaux. Attentive, elle en scrute les détails, les couleurs. Une ruelle, bordée de deux façades de maisons couvertes en tuile, qui descend vers la mer. Au loin quelques collines. À droite un muret ombré de trois cyprès. Le moyen d’y arriver est de faire sien ce paysage. Elle sait déjà qu’elle va adorer dessiner les fenêtres puis les enluminer de bleu. Elle n’a que de la gouache, mais pourquoi serait-ce moins bien que de l’huile ? L’essentiel est le plaisir qu’elle va inévitablement trouver à peindre ces maisons.
Des crayons de toute sorte, des feuilles de papier à dessin, deux verres remplis d’eau sont posés à côté d’elle, attendant qu’elle les fasse vivre. Très vite, du moins aussi vite qu’elle le peut, elle trace son esquisse. Ce qu’elle ressent à crayonner est indicible, mais il lui tarde de pouvoir étaler son pinceau, de marier les couleurs, de jouer avec les formes. Elle va vite, plus vite qu’elle n’aurait cru. En une heure, le paysage surgit de la feuille blanche. Elle se met à rire et voilà qu’elle chante. Depuis combien de temps n’a-elle pas chanté ?
Elle recule, prend un peu de distance, euphorique, mais tendue. De là où elle se tient, elle contemple, incrédule, le dessin qu’elle vient de créer.
Certes elle peut et sait toujours dessiner, mais peindre est une toute autre gageure…
Peur de ne pas y arriver…
Il n’y a qu’en essayant qu’elle saura. Surtout ne pas se décourager, ne pas craindre le résultat, l’accepter et tout recommencer, encore et toujours.
C’est parti ! Elle se concentre sur les deux verres remplis d’eau vierge. Ils n’attendent qu’elle pour épouser son pinceau hésitant. La petite boite de peintures est ouverte et se languit. Alors elle commence à délayer ses mélanges sur une feuille blanche. Ce qu’elle est en train de vivre est magique. Le pinceau fait exactement ce qu’elle veut. Il n’y a plus rien autour d’elle, que les ombres qu’elle travaille jusqu’à goûter leur fraîcheur sous la lumière blanche des façades. La voilà miraculeusement aspirée par cette ruelle bordée de cyprès descendant vers la mer. Elle sent le vent marin qui remonte, chargé d’iode et de fraicheur, elle entend les cigales cachées dans les taillis, elle dévale la pente, la remonte en courant, essoufflée, accablée de chaleur. Parvenue au sommet de la rue, elle ouvre la vieille porte de bois, monte à l’étage et se poste derrière la petite fenêtre. De là, elle contemple, à l’abri du soleil, cet univers chimérique.
Elle est libre, enfin !
De son seul doigt valide, elle fait reculer son fauteuil.
Même si le résultat n’est pas encore très convaincant, elle s’en moque. Elle sait désormais que grâce à sa bouche, elle peut créer une autre vie, lever les bras au ciel, danser dans le vent, caresser l’herbe de la paume de ses mains, courir, monter, descendre, vivre par procuration.
Elle appuie sur le bouton marche avant du fauteuil, repositionne son pinceau dans sa bouche, et, religieusement, dessine, en une hésitante arabesque, en bas à droite de la feuille, sa nouvelle signature : une colombe prenant son envol.

PRIX

Image de Hiver 2020

En compétition

207 VOIX

CLASSEMENT Très très court

Un petit mot pour l'auteur ?

Bienséance et bienveillance pour mot d'encouragement, avis avisé, ou critique fine. Lisez la charte !

Pour poster des commentaires,
Image de Moniroje
Moniroje · il y a
Une belle histoire mais triste aussi... Puisse un prince charmant se pencher sur cette gouache et ... coup de foudre pour ce joli minois. N'est-ce pas une bonne idée pour la suite ??
·
Image de Christine Borie
Christine Borie · il y a
Oui bonne idée mais je crois bien qu'il est parti avec les fées!
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Un joli texte plein d'émotion.
·
Image de Christine Borie
Christine Borie · il y a
Cela faisait longtemps que je n'étais pas revenue ici. Contente de t'y retrouver. Je vais aller par chez toi!
·
Image de Virgo34
Virgo34 · il y a
Merci.
·
Image de Cudillero
Cudillero · il y a
Un bien joli texte très touchant. J'aime beaucoup.
A tout hasard, je vous invite à découvrir mon texte en lice pour La Mort en Cavale dont la finale est demain, jeudi 28 novembre :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/voiture-a-vendre
A bientôt,

·
Image de Christine Borie
Christine Borie · il y a
J'ai déjà voté pour votre texte ;-)
·
Image de El bathoul
El bathoul · il y a
Les choses ne recommencent pas comme avant, car l'après est là, plus fort, plus intense, les choses n'en sont que meilleures. Magnifique texte avec plusieurs lectures, entre soumission, résilience puis sublimation...
Un excellent moment de lecture, qui m'a renvoyé à un non moins excellent film biographique " My left foot"...
Bravo.

·
Image de Christine Borie
Christine Borie · il y a
Merci, je suis flattée par la comparaison.
·
Image de El bathoul
El bathoul · il y a
Juste un rappel dans les attitudes , positionnements de votre héroïne, juste ça. Mais ravie que vous le preniez comme tel, je n'aime pas comparer les œuvres, c'est parfois, souvent maladroit. Votre texte est unique, comme chaque production. Encore bonne chance à vous.
·
Image de Blandine Rigollot
Blandine Rigollot · il y a
La surprise est totale. On croit d'abord que l'héroïne doute de retrouver sa capacité à peindre parce qu'il y a longtemps qu'elle ne l'a fait. On vit avec elle les sensations qu'elle éprouve à mesure qu'elle colore son paysage et on se réjouit de son talent réveillé. Le réveil final, brutal, est magistral. Félicitations.
Si vous avez 5 minutes devant vous, je vous propose de passer par ma page où le vieux Séverin concourt en finale pour la Mort en cavale...

·
Image de Christine Borie
Christine Borie · il y a
Merci pour ce commentaire Blandine ! C'est ce que je voulais faire ressentir. Je vais voir Séverin de ce pas!
·
Image de Mohamed Laïd Athmani
Mohamed Laïd Athmani · il y a
C'est poétique, entrainant et donne à rêver.Une créativité qui coule de source. Bonne continuation.
·
Image de Christine Borie
Christine Borie · il y a
Merci Mohamed
·
Image de Lange Rostre
Lange Rostre · il y a
Très touchant. Un texte qui ne laisse pas indifférent.
·
Image de Christine Borie
Christine Borie · il y a
Merci Lange!
·
Image de JARON
JARON · il y a
Bonsoir Christine, un texte bien écrit avec des mots empreints d'un belle émotion. Elsa revit à travers sa peinture, la fin est tristement bien écrite, et très touchante. Mes voix avec plaisir. Si vous avez un instant pour venir en Transylvanie, venez faire la fête au château de Bran, vous y serez bien reçue. En attendant belle fin de journée.https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/le-chaeau-de-bran
·
Image de Christine Borie
Christine Borie · il y a
Merci Jaron. Je vais faire un tour par chez vous!
·
Image de Frédéric Bernard
Frédéric Bernard · il y a
Très joli texte, bien écrit dans lequel la peinture n'est plus seulement un art mais aussi un moyen de continuer à vivre. C'est l'avantage pour l'être humain : même si son corps ne peut plus se mouvoir, son esprit est toujours capable de voyager où bon lui semble et d'en ramener des œuvres. J'aime beaucoup !
·
Image de Christine Borie
Christine Borie · il y a
Merci Bernard
·
Image de Yves Le Gouelan
Yves Le Gouelan · il y a
Une fin inattendue qui dégage une belle émotion.
·
Image de Christine Borie
Christine Borie · il y a
Merci Yves !
·

Vous aimerez aussi !

Du même auteur

TRÈS TRÈS COURTS

En cette fin d’après-midi de juillet, la chaleur écrasant la maison, nous étions restés cloîtrés derrière les volets censés nous protéger de l’étuve extérieure. Néanmoins, alors que la...

Du même thème

TRÈS TRÈS COURTS

C’était en novembre. Il faisait froid, sous les normales saisonnières, indiquait la météo. Le vent prenait les feuilles mortes dans ses tourbillons. Le ciel était d’un bleu intact. Vraiment ...