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Christine Borie

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Les fées s’étaient certainement quelque peu attardées sur le berceau d’Elsa, constellant sa couche de myriades d’étoiles.
Très tôt elle dessina, trouvant sur les pochettes de disques de ses parents ses premières sources d’inspiration, crayonnant les portraits des artistes. Puis vinrent les croquis des antiques déesses dont elle agrémentait son cahier d’histoire de la mythologie grecque. Adolescente, elle s’essaya à la peinture et les tableaux qu’elle créait étaient autant de promesses de futurs joyaux. Elle rêvait d’apprendre l’aquarelle, le fusain, l’huile et le pastel, toutes ces techniques sans lesquelles elle se sentait enclavée dans le peu qu’elle savait faire. Les dépens des études ou simplement des cours étouffèrent son désir de s’instruire. Ses parents n’étaient pas en mesure de lui offrir ce luxe. Quoi qu’il en soit, elle n’aurait pu se résoudre à quitter le cocon si douillet de son petit village.
Ce n’était pas pour elle, elle le comprit très vite et oublia les fées.
Les années défilèrent, balayant toute velléité de se laisser bercer par le chant des sirènes délaissées. Elle se maria comme on rentre au couvent et plus jamais ne toucha un pinceau.
Il trouvait ça nul, la peinture. Ça ne servait à rien ! Il valait mieux qu’elle consacre le peu de son temps libre à la cuisine, aux courses, au ménage et au raccommodage. Pas le temps ni l’argent pour ces futilités qu’étaient pour lui la peinture et le dessin.
Il lui brûla ses ailes.
Puis il y eut l’accident, le cataclysme, un choc d’une violence fulgurante, le bruit fracassant, puis le silence. Elle, côté passager, à ladite place du mort, lui, sans ceinture comme à son habitude, pulvérisé contre le pare-brise. Ce soir-là, il avait une fois de plus trop bu, mais ce fut sa dernière virée.
Alors vinrent la perte et le deuil, malgré tout… la résignation… la reconstruction, puis toute la frustration accumulée depuis tant d’années qui explose… et finalement le constat : il n’y a pas de fatalité.
Puis les années passèrent, trois très exactement, avec leur lot de combats, mais aussi de victoires inespérées, de possibilités insoupçonnées, si riches de leçons pour sa nouvelle vie.

Désormais elle est libre et elle veut retrouver ses ailes brûlées.
Aujourd’hui !
Elle veut du moins essayer.
Cela fait plusieurs jours que l’idée s’insinue dans son esprit. D’abord timide et apeuré, le ru est devenu torrent. Un rêve fou, un appel bouillonnant, un besoin de se dépasser, de se prouver que tout peut recommencer, comme avant.
Peindre.
Elle sait ce qu’elle veut peindre. Dans une poche, elle a amassé au fil des ans des modèles de tableaux en se disant qu’un jour, peut-être, elle pourrait les reproduire.
Elle se dirige vers le bureau et vide le contenu de la poche. Les feuilles s’entassent grossièrement, affolées d’être libérées de leur cachot de papier, mais elle trouve celle qu’elle cherche. C’est un paysage reproduit sur le couvercle cartonné d’une boîte de gâteaux. Attentive, elle en scrute les détails, les couleurs. Une ruelle, bordée de deux façades de maisons couvertes en tuile, qui descend vers la mer. Au loin quelques collines. À droite un muret ombré de trois cyprès. Le moyen d’y arriver est de faire sien ce paysage. Elle sait déjà qu’elle va adorer dessiner les fenêtres puis les enluminer de bleu. Elle n’a que de la gouache, mais pourquoi serait-ce moins bien que de l’huile ? L’essentiel est le plaisir qu’elle va inévitablement trouver à peindre ces maisons.
Des crayons de toute sorte, des feuilles de papier à dessin, deux verres remplis d’eau sont posés à côté d’elle, attendant qu’elle les fasse vivre. Très vite, du moins aussi vite qu’elle le peut, elle trace son esquisse. Ce qu’elle ressent à crayonner est indicible, mais il lui tarde de pouvoir étaler son pinceau, de marier les couleurs, de jouer avec les formes. Elle va vite, plus vite qu’elle n’aurait cru. En une heure, le paysage surgit de la feuille blanche. Elle se met à rire et voilà qu’elle chante. Depuis combien de temps n’a-elle pas chanté ?
Elle recule, prend un peu de distance, euphorique, mais tendue. De là où elle se tient, elle contemple, incrédule, le dessin qu’elle vient de créer.
Certes elle peut et sait toujours dessiner, mais peindre est une toute autre gageure…
Peur de ne pas y arriver…
Il n’y a qu’en essayant qu’elle saura. Surtout ne pas se décourager, ne pas craindre le résultat, l’accepter et tout recommencer, encore et toujours.
C’est parti ! Elle se concentre sur les deux verres remplis d’eau vierge. Ils n’attendent qu’elle pour épouser son pinceau hésitant. La petite boite de peintures est ouverte et se languit. Alors elle commence à délayer ses mélanges sur une feuille blanche. Ce qu’elle est en train de vivre est magique. Le pinceau fait exactement ce qu’elle veut. Il n’y a plus rien autour d’elle, que les ombres qu’elle travaille jusqu’à goûter leur fraîcheur sous la lumière blanche des façades. La voilà miraculeusement aspirée par cette ruelle bordée de cyprès descendant vers la mer. Elle sent le vent marin qui remonte, chargé d’iode et de fraicheur, elle entend les cigales cachées dans les taillis, elle dévale la pente, la remonte en courant, essoufflée, accablée de chaleur. Parvenue au sommet de la rue, elle ouvre la vieille porte de bois, monte à l’étage et se poste derrière la petite fenêtre. De là, elle contemple, à l’abri du soleil, cet univers chimérique.
Elle est libre, enfin !
De son seul doigt valide, elle fait reculer son fauteuil.
Même si le résultat n’est pas encore très convaincant, elle s’en moque. Elle sait désormais que grâce à sa bouche, elle peut créer une autre vie, lever les bras au ciel, danser dans le vent, caresser l’herbe de la paume de ses mains, courir, monter, descendre, vivre par procuration.
Elle appuie sur le bouton marche avant du fauteuil, repositionne son pinceau dans sa bouche, et, religieusement, dessine, en une hésitante arabesque, en bas à droite de la feuille, sa nouvelle signature : une colombe prenant son envol.

PRIX

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jusyfa *** Julien · il y a
Bonjour Christine, j'ai eu le plaisir de vous découvrir avec ce très beau TTC. Si vous acceptez l'invitation, je reviens vers vous pour vous proposer mon dernier texte en finale :
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-nombre-d-or-revelateur
Julien.

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RAC · il y a
Un texte qui fait relativiser.
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Michèle Dross · il y a
Un très beau texte, du début à la fin. *****
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Christine Borie · il y a
Oh merci Mélanie!
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Gina Bernier · il y a
L'accident l'a paralysé... Sa soudaine liberté c'est désormais son pinceau, elle" s'évade" dans des régions magnifiques.
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Christine Borie · il y a
Merci Gina!
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Armand Armandl · il y a
De l'émotion et une victoire sur le handicap . La créativité qui est victorieuse .
Je danse avec Vache lactée et Photocoplines 666.

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François B. · il y a
Quel choc émotionnel ! J'allais vous "reprocher" le "coup" de l'accident qui libère votre héroïne, mais la chute montre que ce n'est pas qu'une anecdote ou un procédé narratif...
En cours de lecture j'étais décidé à vous donner plusieurs voix pour la beauté des descriptions du processus créatif, mais à la fin, ce sont toutes mes voix que je vous accorde !

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Christine Borie · il y a
Merci François!
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Felix Culpa · il y a
Un récit attachant, qui démontre que le dépassement de soi permet de franchir tous les obstacles.
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De margotin · il y a
Vraiment très divertissant

Bonjour à vous!
Je vous invite à découvrir et à soutenir Nilie au concours du Prince oublié. Merci beaucoup

https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/nilie-3

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François Duvernois · il y a
Magnifique ! Elle s'évade de son handicap par la création. Votre histoire me fait penser à "Comment Wang Fô fut sauvé" de Marguerite Yourcenar. Toutes mes voix
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Christine Borie · il y a
Je suis infiniment flattée par la comparaison. Je vais d'ailleurs relire ce conte. Merci sincèrement...
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Guy Bellinger · il y a
Le retour à la vie par la peinture. Un texte vibrant de vie, de couleurs de poésie. Magnifique.

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