drôle de virus

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Psychologue et expert-judiciaire, j'apprécie de venir me ressourcer auprès de ces textes, souvent pleins d'émotions et de talent. J'essaie de m'affirmer en tant que romancière, mais ce n'est pas  [+]

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Paul tente de se réchauffer et de se tenir éveillé, grâce à son briquet allumé près de son visage. À ses côtés, Isis a le regard dans le vide. Ils grelottent. Le chauffage a cessé de fonctionner et lors de leur dernière sortie, ils avaient pu voir la neige tomber sur le sol glacé. Cela fait des mois maintenant qu'ils sont enfermés – tels des parias – dans ce bahut inconfortable. Au départ ils étaient une vingtaine d'hommes et de femmes avec les six militaires armés. Maintenant ils ne sont plus que quatre.
Dans la cabine, Philippe et Marianne sont désormais aux commandes du véhicule. Il ne les entend pas mais c'est sans doute normal à cause du bruit infernal du moteur. Il n'ose pas venir les trouver et laisser seule sa compagne, dans l'état d'hébétude où elle est, tout peut arriver. En dépit de ce qu'ils ont pu vivre, le pire est peut-être encore à venir. Il soupire et tente de faire travailler sa mémoire engourdie. Engourdie par le froid, le stress et quelque chose d'autre... Quelque chose qui ressemble à de la haine. Une haine qui le submerge dès que son cou le gratte, depuis la morsure infligée par Isis. Il croyait pourtant ne rien pouvoir vivre de plus dévastateur que la perte de Carole.

Il vient de se lever, la tête dans un étau après une nouvelle cuite. Ses tempes le font souffrir. Cette petite maison, louée en urgence, dans ce petit village est proche de son entreprise. Il n'a pas eu le temps, pas eu envie, de se déshabiller et ses vêtements froissés, qui sentent la vinasse et la sueur, lui collent au corps. Il se traîne jusqu'à la salle de bain, se met nu et se jette sous la douche d'eau froide. Il était pourtant fou de la belle Carole, mais également de l'alcool. Elle ne lui a pas demandé de faire un choix entre eux, elle l'a fait pour lui. Il est persuadé avec le recul qu'elle a un amant et durant ses nuits sans sommeil, il s'évertue à trouver qui est l'heureux élu.

Comme chaque matin depuis son arrivée, sa voisine Isis vient prendre le café avec lui. Toujours amoureux de son ancienne compagne, il n'a pas conscience de son intérêt pour lui. Sous couvert de maternage, elle apporte des cookies, faits par elle, dès qu'elle voit de sa fenêtre, faisant face à son logement, de la lumière. Il apprécie au fond de pouvoir confier son mal-être à cette dame prévenante et qui disparaît dès qu'il regarde sa montre, après leur petit déjeuner. Il ne sait pas encore que cette matinée sera mémorable et va bouleverser à tout jamais son regard sur le monde.
Il fait entrer Isis et s'étonne de la voir couverte d'un manteau de fourrure, la tête disparaissant sous une capuche. Son visage est rouge et elle porte des gants.
- Je, je... suis gelée. C'est pas normal ce froid tout à coup ! Balbutie Isis.
- Venez je vous fais du café, répond Paul, sans imaginer un seul instant l'énormité du phénomène.
Une fois réchauffée, sa voisine tente de lui expliquer le dehors. Elle parle de fin du monde. D'une lumière intense et affolante, comme si leur petit village avait été transformé en un énorme cristal menaçant de se dissoudre. Paul se dit qu'elle s'exprime par métaphores, ayant du mal à croire ce qu'elle raconte. La température, descendue en dessous de zéro durant la nuit aurait gelé les chemins, formant une masse dure et compacte sur les voitures désormais impossibles à déplacer. Puis, un sanglot dans la voix, elle assure avoir vu des gens tomber, se débattant en vain sur des surfaces dures et lisses. Elle lui demande de téléphoner, d'appeler le Maire, la police, une ambulance, elle ne sait pas. Elle est perdue. Elle a peur. Il promet d'y réfléchir.
Isis pousse un cri en lâchant sa tasse. Impossible pour elle de boire, elle tremble trop. Elle s'excuse et se baisse pour ramasser les bouts de verre. Paul essaie de l'aider et se coupe la main. Sa voisine se met à crier. Il s'apprête à lui dire que ce n'est rien puis constate la transformation de sa main droite puis de la gauche : elles ont la couleur du vin et sont plus charnues que d'habitude. Des poils se mettent à pousser sur le dessus comme sur les pattes d'un animal. Sans réfléchir, Isis les touche et les siennes deviennent identiques. Au bord de la syncope, elle implore son aide.
Ils n'auront pas besoin de décider de la marche à suivre, ils vont entendre des cris et des ordres. Sommé d'ouvrir, Paul va voir débarquer six militaires armés. L'un d'entre eux va leur demander de montrer leurs mains. Et c'est ainsi qu'ils vont se retrouver dans ce camion où jour après jour ils vont perdre leurs repères et leurs illusions.
Lors du premier arrêt où Isis murée dans le silence ne réagissait plus à rien, son voisin de camion tenta de demander des comptes sur cette maladie de la main dont ils étaient tous atteints. Et vers quel endroit ils étaient conduits. Pour toute réponse, l'un des militaires leva son arme et lui tira en plein cœur. Des hurlements et des tentatives d'évasion s’ensuivirent. Le camion s'arrêta à nouveau pour déverser son chargement de morts : six personnes dont deux femmes. Paul les avaient comptés.
Hébété, il avait heureusement repéré par Philippe, tandis que la nuit avait permis une sorte de répit. Dans le wagon avec eux ne restaient que deux militaires endormis et une dizaine de civils dont ils faisaient partis.
- Je suis psychiatre, chuchote l'homme. J'ai dans la doublure de mon parka une arme. J'ai bien vu que votre compagne n'allait pas bien. Je peux vous aider. Nous pouvons nous entraider.
Marianne, son amie, s'était jointe à eux. L'espoir était revenu un temps, mais des personnes manifestaient de drôles de symptômes. Des parties de leurs corps se mettaient à geler, les condamnant à mort à plus ou moins longue échéance. Pour l'instant eux étaient épargnés et hélas également leurs tortionnaires.

C'était il y a si longtemps... Sa mémoire peine à se souvenir comment ils se sont retrouvés tous les quatre, libérés. Par flash, qu'il s'empresse comme par une volonté de survie de chasser, alors qu'il cherche à comprendre, lui revient cette femme, la moitié du corps devenu glace, la bouche en sang. Un morceau de chair sortait d'elle et elle riait. C'est ça, elle avait commencé à manger son voisin. Quand Philippe avait réussi à s'emparer de la radio des militaires, il avait entendu parler d'un virus en train de muter. Le mot cannibale avait été peut-être prononcé ou il l'a inventé. Ils ont si peu mangés et dormis que ses neurones ne fonctionnent plus correctement. Il est possible que les militaires se soient dévorés entre eux et que c'est grâce à leur mort qu'ils ont pu se libérer. Un autre flash : Isis le chevauche, sa longue chevelure rousse défaite. Elle ne dit rien et il se laisse faire. Elle a une telle force qu'il ne peut pas lui résister. À un moment donné elle le mord dans le cou et grâce à l'intervention de Philippe, elle s'arrête.
Paul est propulsé contre le sol ainsi que sa compagne, brutalement. Il comprend que le camion a heurté quelque chose sur la route et s'est arrêté. Plus de lumière ni de bruit. À tâtons, il franchit l'espace le séparant de la cabine et découvre avec stupeur des blocs de glace un peu partout à l'extérieur avec des morceaux d'êtres humains congelés. Marianne a été décapitée par une immense banquise, bloquant toute possibilité d'avancée du véhicule. Philippe, à moitié frigorifié, semble encore vivant. Paul le traîne à l'intérieur et referme la porte. Il a oublié Isis, la bouche entrouverte sur des dents acérées.

La haine s'empare de lui et il se retourne pour riposter et mordre là où la chair est la plus tendre, mais c'est sans compter sur Philippe, également affamé. Cette lutte macabre prend fin quand la porte du camion s'ouvre. Des militaires sont là, l'arme pointée sur eux. On ne sait pas si c'est la fin de l'humanité ou le début d'un nouveau monde, marqué par un état policier rigide, susceptible d'enrayer cette drôle de pandémie ayant frappée une grande partie de la population.
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