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Fabienne BF

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Emma ferme les yeux. Elle peut encore changer d’avis. De toute façon, d’après Anthony, elle est incapable de prendre une décision.
— Jamais sûre de toi...
Évidemment, rien à voir avec lui : il est toujours sûr de tout, de lui, des décisions à prendre. Arrogant même. Avec des avis tranchés qui tombent comme un couperet au moment où elle ne s’y attend pas.
Elle garde les yeux clos. Elle en a entendu des reproches.
Quand elle a émis l’idée de changer de poste, de métier même.
— Fleuriste, j’aimerais bien ouvrir un petit magasin de fleurs...
Il a ricané avec mépris.
— Et pourquoi pas marchande des quatre saisons !
Rien n’arrive jamais à la cheville de ses bagnoles de luxe.
Elle ne supporte plus de vivre avec lui et encore moins de travailler pour lui. Elle déteste les voitures, l’odeur de la concession, des échappements et du plastique neuf. Elle en a la nausée.
Elle n’a jamais rien choisi. Il a raison : aucune assurance. Toujours à douter. Confiance degré zéro. Elle a suivi la filière que ses parents voulaient. A force de s’entendre dire qu’elle n’était pas douée pour grand-chose, elle avait finalement atterri en BTS de secrétariat. Elle l’avait obtenu sur le fil du rasoir.
Quand il s’était agi de chercher du travail, son père avait justement un ami concessionnaire. Enfin un ami ? Une relation plutôt à qui il achetait ses véhicules de société. Il avait accepté d’embaucher Emma.
Combien valait-elle ? Deux ou trois voitures ? Elle n’a jamais su le montant de la transaction.
Les yeux fermés, elle revoit leur première rencontre. Anthony. Le fils du patron. Genre beau gosse, brun, peau mate et stature trapue, verbe haut et sourire charmeur. Rien ne lui résistait jamais. Son père disait qu’il pouvait vendre une Jaguar à un cul de jatte aveugle.

Emma est peut-être incapable de décider mais elle a été jolie, très jolie même. Une beauté douce, des yeux gris en amande, des cheveux dorés dansant autour de son visage, un visage d’ange avec un corps sur lesquels tous les hommes se retournaient sans même s’en rendre compte.
La première fois où il l’avait croisée, Antony avait cru halluciner. Il n’avait jamais rien vu de tel depuis sa première Mercedes. Une plastique de rêve, carrossée, au sens propre du terme, un châssis de toute beauté et rien que d’y penser, il était comme un fou.
Derrière ses paupières, Emma frémit. Il avait tourné autour d’elle pendant des jours, des semaines. S’amusant de la voir rougir. Trembler. C’était devenu un jeu.
Elle était prise au piège. Rien à faire, dès qu’il lui parlait, elle se mettait à bégayer. Il aimait par-dessus tout débarquer à 16 h 55 dans son bureau pour lui demander un improbable dernier courrier. Juste pour le plaisir de voir perler sur le haut de son front des petites gouttes de sueur qui lui faisaient comme un diadème de perles.
Elle ne lui refusait jamais rien. Pas un mot plus haut que l’autre. Elle en était incapable. Il avait fait de sa vie un enfer. Il l’avait harcelée. N’importe qui d’autre aurait porté plainte. Mais pas elle. Au bout de trois mois, elle était à point.
Un soir, après une scène particulièrement pénible pour un contrat de vente qu’elle n’avait pas fini de saisir, il avait tempêté, elle était nulle, il avait déchiré le contrat. Elle l’avait regardé, des larmes plein les yeux, lui, ça l’avait excité.
Il l’avait prise comme ça sur le bureau.
Quelques semaines plus tard, il l’épousait.

Sept ans se sont écoulés. Sept années de travail de sape quotidien. Sept années de violence ordinaire. Sept années de cruauté. Emma a tout supporté d’Anthony, elle est endurante à un point que nul ne pourrait imaginer.
Elle n’a jamais rien dit. Personne n’en a jamais rien su.
Emma ouvre les yeux, elle regarde le grand mur gris au bout de la ruelle. Puis elle pose sa main sur son ventre : il est encore beaucoup trop tôt, le bébé ne bouge pas encore.
Elle aurait tant aimé, pourtant, mais elle n’a rien à lui offrir. Rien de bien. Rien de bon. Alors elle ferme les yeux, enclenche la première et appuie de toutes ses forces sur la pédale de l’accélérateur.

PRIX

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Elena Hristova · il y a
Quelle belle chute, j'ai vraiment adoré!
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Ecriv · il y a
J'imagine que j'ai le droit d'imaginer la suite oû notre Dulcinée a trouvé un autre Roméo pas du même genre que notre Zéro.
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Klelia · il y a
Les histoires d'amour ne devraient jamais se terminer de cette façon !
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Patrick Peronne · il y a
Je viens de lire quelques textes et tout pourrait porter à croire que le thème de ce Prix printemps est "le couple", décliné sur le mode déclin pour beaucoup d'entre vous. Je ne vais pas reproduire un énième commentaire sur vos qualités d'écriture et votre maîtrise narrative. Juste me contenter de dire que cette lecture fut agréable et que le titre de votre ttc annonçait une fin qui ne déçoit pas. Mon vote
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Fabienne BF · il y a
Le couple et son déclin, en effet c'est un vaste sujet inépuisable mais parfois épuisant !
Curieusement cette nouvelle n'est pas, et de loin, celle qui me tient le plus à coeur. D'ailleurs, le qualificatif d'agréable (quelque chose d'agréable n'est pas forcément passionnant, non?) que vous avez employé pour en qualifier votre lecture me pousse à la confidence : pour ma part j'en trouve l'écriture "simpliste" et facile. Son thème - très tendance actuellement (à ma décharge j'ai écrit cette nouvelle il y a trois ou quatre ans) - est traité d'une façon tellement conventionnelle ! En revanche, elle est celle qui, de tout ce que j'ai publié sur SE, me vaut le meilleur score... Que dois-je en conclure ?
Allez savoir, Patrick, allez savoir !

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Patrick Peronne · il y a
Je trouve agréable de lire du King, du Ellroy, du Roth, du Styron, du Despentes, du Houellbecq, du Gavalda ou du Pagnol. Ce que je veux dire, c'est que cela comble un désir, un besoin... celui de lire. Quand en plus ce besoin est satisfait par un texte de qualité... je ne renie pas le qualificatif utilisé. Je me garderai de tirer une quelconque conclusion relative à l'intérêt porté par vos lecteurs à cette nouvelle qui, avec le temps, révèle quelques faiblesses. Je crois qu'il en sera ainsi dans trois ou quatre ans pour celles écrites aujourd'hui.
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Zutalor! · il y a
Ben si c'est pas gai, Fabienne, c'est bien écrit, et on se surprend même à vouloir lui casser la gu..., à cet "Anthony" ! (Le personnage m'a fait penser à l'acteur Delon Jr dans le film "La Vérité si je mens"...)
Et si je vous donne un bouquet de fleurs à offrir à "Emma", vous le lui remettrez ?
Ah là là... :O)

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Fabienne BF · il y a
Oui Emma accepterait certainement votre bouquet de fleurs et qui sait, si vous étiez arrivé plus tôt, cette histoire aurait pu connaître un autre dénouement... une autre issue moins fatale !
A très bientôt alors !

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Yves Le Gouelan · il y a
Cruel destin, tant de femmes doivent se reconnaître dans ce portrait et même les hommes, et pourtant ne pas savoir choisir c'est aussi un choix. Un beau texte.
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Fabienne BF · il y a
Oui la cruauté de certaines rencontres aussi qui concerne aussi bien les hommes que les femmes. Merci beaucoup
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Maya Bellamie · il y a
C’est vraiment très beau
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Fabienne BF · il y a
Et moi je vous remercie de votre visite et de vos mots . A bientôt
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Maour · il y a
Le texte est un peu dur, mais bon, quand c'est bien écrit !
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Fabienne BF · il y a
Merci beaucoup Maour...
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Alixone · il y a
Une belle découverte que votre TTC, un texte plein de réalisme au style fluide. On adhère tout de suite à l'histoire (+4)
Si vous aimez la poésie, je vous propose amicalement mon texte en "une" pour connaître aussi votre avis

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Fabienne BF · il y a
Merci pour votre visite, votre commentaire et votre invitation à vous découvrir ... Je vais venir chez vous, c'est promis.
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Charles Dubruel · il y a
5 voix , votre joli texte m'a beaucoup plu. Je viens de découvrir que vous vous étiez abonné à mes modestes travaux sur Maupassant, je vous en remercie infiniment
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Fabienne BF · il y a
mais je vous en prie... c'est avec plaisir. Et merci à vous de votre visite et de votre vote.
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Charles Dubruel · il y a
alors, buvons (avec modération !) à nos futurs, nombreux et constructifs échanges de commentaires !!
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