DRH

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Dans une autre vie j'étais prof de math... Bossé dans le bâtiment aussi. Et puis de la musique, orchestres de bal, piano, guitare, mes propres chansons enfin. Un parcours en zig zag mais des  [+]

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« J'existe, madame ! Comme vous... ».
Anne Declair baissa les yeux, déstabilisée. Ce n'était pourtant pas le premier licenciement qu'elle annonçait en direct mais ce Pierre Lobran si calme, si détaché, mais surtout affreusement cynique lui faisait perdre pied.
« Toute personne a droit au travail, au libre choix de son travail, à des conditions équitables et satisfaisantes de travail et à la protection contre le chômage. Article 23 de la Déclaration des Droits de l'Homme. Vous connaissez ? ». Non, elle ne connaissait pas, et entendre Lobran lui balancer en pleine face cette vérité dès son entrée dans le bureau l'avait prise de cours. « Monsieur Lobran, les entreprises ont des impératifs qui sont parfois cruels : le développement des banques en ligne bouleverse la donne, vous le savez bien, et beaucoup d'emplois n'ont plus de raison d'être. ». Il avait souri gentiment avant de l'enfoncer :  « C'est vrai. L'humain ne fait presque plus partie du chiffre d'affaire de la Banque Robia : internet, les logiciels robots et quelques misérables centres d'appel au Maroc ou en Inde suffisent à remplir les poches du staff et surtout des actionnaires. Donc en tant qu'humain je deviens un poids mort, il est logique que je cesse de ponctionner les bénéfices de notre belle entreprise, c'est la règle. Et puis quand tous les humains auront été renvoyés il ne restera plus qu'à virer le dernier. Enfin la dernière : vous. Parce que franchement, à quoi servira une directrice des ressources humaines quand il n'y aura plus d'humains, je vous le demande. On se retrouvera, à pôle emploi... ».
Il l'avait cassée. Car oui, sa remarque était juste. Depuis son arrivée comme DRH chez Robia Anne avait « dégraissé » à tout va, les petites mains d'abord, dans les agences, et puis les chefs de service et maintenant les cadres. Sans jamais se poser de question, sont job était de faire le vide et dans son job on l'avait toujours considérée comme une pointure. Les pleurs, les cris, les insultes, elle avait encaissé sans broncher, indifférente aux drames que ces mises à la porte pouvaient représenter dans la vie des renvoyés. Seul le suicide de Lucie Berger l'avait faire douter mais la direction avait su la protéger grâce au suivi psy, aux félicitations et surtout une belle augmentation. Elle était une battante, elle était la meilleure ! Sauf aujourd'hui.
« Vous faites un sale boulot, madame Declair. Vous avez des enfants ? Oui. Jeunes encore. Mais imaginez, dans quelques années, l'un d'entre eux découvre sur tweeter ou ailleurs que sa mère est responsable en partie du suicide de Lucie Berger... et d'un tas d'autres saloperies. Internet supprime des postes mais internet garde les traces qu'on aimerait voir disparaître... ».
« Je vous interdit de menacer ma famille ! C'est ignoble ! ». Elle avait perdu son sang froid, s'était retrouvée à la place de la victime mais Lobran avait continué : « Vous connaissez le bénéfice de notre belle banque cette année ? 2,4 milliards. En grande partie grâce au racket sur nos clients fragiles : tenez j'ai reçu il y a peu un plombier au bord de la faillite. On lui a piqué 19 euros pour un chèque sans provision de 6 euros : joli coup, non ? Et je vous passe nos compte dans les paradis fiscaux... En fait vous et moi bossons pour la mafia, une mafia légale et même vénérée. Et vous vous êtes là pour « dégraisser » comme on dit, pour que notre banque de mafieux se gave encore plus en partageant encore moins. ».
Anne se leva et s'approcha de la vitre qui offrait un panorama grandiose sur la ville, un stratagème enseigné par son coach pour décompresser mais surtout un moyen d'échapper au regard implacable de Lobran qui poursuivait son réquisitoire : « Tous les êtres humains naissent libres et égaux en dignité et en droits. Ils sont doués de raison et de conscience et doivent agir les uns envers les autres dans un esprit de fraternité... Article un de la déclaration des droits de l'homme, que vous ignorez aussi sans doute madame. En revanche vous connaissez bien le slogan de notre boîte : « assurément humain ». Un jeu de mot sur notre division assurance, bien mal venu aujourd'hui n'est-ce pas ? Parce que ce qu'on vous a demandé de faire, à savoir me virer à 52 ans après vingt années de bons et loyaux service ce n'est pas franchement très humain et assez loin de la fraternité. Et notre petite causerie vous apporte une découverte imprévue : j'existe madame! Comme vous ! Merde alors, quelle tuile ! ».
Elle revint à son bureau, incapable de répondre et c'est Lobran qui vint à son secours : « je vais vous rassurer madame : vous êtes une crapule – si si, le mot est juste - mais je ne vaux pas mieux. Le petit plombier dont je vous parlais me demandait un étalement de ses remboursements pour sortir la tête de l'eau. Eh bien j'ai dit non, mais grand seigneur je lui ai supprimé sa prune de 19 euros pour le chèque sans provision. Et ça ne m'a fait ni chaud ni froid. Nous sommes deux crapules, la différence est que moi je le sais mais vous êtes en train de le découvrir. Une crapule expliquant à une autre crapule qu'elle est une crapule, on peut appeler ça de la fraternité, non ? »
La DRH ne chercha pas à répondre, espérant seulement qu'il cesse son travail de sape mais il continua, implacable : « Voyez vous, si je reste aussi serein face à ma mise à la porte c'est que quelque part vous me sauvez la vie : je préfère devenir chômeur honnête et pouvoir me regarder dans la glace. Et ne pas avoir honte devant mes enfants, dont le plus grand travaille à Mac Do avec sa maitrise de physique.».
Un long silence envahit la pièce insonorisée, laissant les deux employés face à face. Anne sentait un tremblement convulsif agiter ses doigts, impuissante à les contrôler alors que Lobran paraissait parfaitement maitre de lui : renversement des rôles. Ils ne se connaissaient pas, leur seule rencontre remontant au départ en retraite du directeur voilà deux ans lors d'un pince fesse guindé qui avait fini en fiesta généralisée et Anne avait le souvenir d'un Lobran élégant et dragueur qui l'avait charmée sans aller au bout du jeu. Mais cette fois le jeu avait changé, elle aurait dû mener la danse et pourtant la partie lui échappait. « Je ne fais pas mon job par plaisir, vous savez. On m'a proposé de... ». Elle se tut, désarçonnée par son sourire méprisant et comprit qu'elle s'enfonçait encore. Bien sûr qu'elle y prenait du plaisir, chaque licenciement bien mené était un nouveau trophée accroché à son tailleur Versace... jusqu'à celui-ci.
« Dans ce monde, reprenait Lobran, la seule perspective de réussite pour vous comme pour moi c'est notre travail. Il nous apporte un salaire bien sûr, mais aussi le sentiment d'exister, d'avoir une valeur, d'être reconnu. Et très vite la finalité de notre emploi nous échappe, nous cherchons à bien faire notre job, quel qu'il soit. Quand j'ai refusé son crédit à mon plombier j'ai bien fait mon job. Quand vous virez un salarié sans trop de réaction vous faites bien votre job. Nous existons, non plus en tant qu'êtres humains mais parce que nous sommes de bons exécutants. Mais ce nouveau monde ne respecte même plus ses serviteurs zélés et toute nos réussites dans notre sale boulot sont oubliées dès que notre gouvernance trouve plus d'intérêt à nous jeter plutôt qu'à nous utiliser. Aujourd'hui c'est moi, bientôt ce sera votre tour. Allez je vous laisse, il me reste quelques années à vivre. Bonne chance à vous. ».
Elle avait reçu les félicitations du directeur en personne pour sa « parfaite gestion du cas Lobran » et pourtant sa performance lui laissait un goût amer : « une crapule »... Des insultes parfois, oui, salope, vendue, pourriture, quand le licencié crachait sa rage et son désespoir mais crapule jamais. Alors une semaine après l'exclusion de Lobran elle avait pris son stylo et écrit à la main une lettre ouverte au directeur, qu'elle adressa aussi à la presse : « Monsieur le directeur, j'ai l'honneur de vous annoncer ma démission... ».
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Dimaria Gbénou · il y a
Mes 3+++ pour avoir su toucher le lecteur que je suis. Je vous invite à lire et à soutenir si cela vous plaît, mes deux oeuvres en compétition que sont " Sous le regard du diable ". https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/sous-le-regard-du-diable
Et
https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/malchance

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Chantal PARPEILLA · il y a
en parfait écho à ma "glace à l'italienne"... sujet universel ! merci pour votre texte tout en résonance... raisonnante!
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Jean Jarno · il y a
dans un monde pas raisonnable.
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Rafiki · il y a
Un texte incroyablement vrai et lucide, et qui plus est, mené de main de maître. Effectivement le monde de la finance est un monde de crapules et pourtant on continue à le "vénèrer". Le métier de DRH, quant à lui, porte si mal son nom. Comme le disait l'un de mes professeurs, la notion d' "Humain" dans cet acronyme est parfois à revoir. Et bien sûr le plus grave sûrement dans tout ça c'est comme vous le dites si bien, la finalité de nos emplois qui nous échappe...
Bref, un texte qui frappe juste. Bravo ! Je vote et je m'abonne.
Une invitation pour "L'ocre de la terre" si l'envie vous prend.

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Jean Jarno · il y a
merci merci. C'est vrai que ce récit est tristement d'actualité. Vais allez voir l'ocre, c'est une belle couleur.
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rabab . · il y a
C'est intéressant, le style est élégant bravo. Mes voix

permettez-moi de vous inviter à découvrir mon premier concours "rencontre inattendue" pour éventuellement le soutenir si vous l'aimez. A bientôt
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/rencontre-inattendue-11

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Jean Jarno · il y a
merci. Vais aller à cette rencontre inattendue.
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JACB · il y a
Terribles Mea culpa...La vie est un long fleuve tranquille...où nagent les crocos !!
Mon texte parle du droit des femmes, je vous invite Jean ,
à bientôt!

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Jean Jarno · il y a
les crocos libéraux...
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Zouzou Zouzou · il y a
on peut toujours rêver ! mes voix
en finale poésie avec ' De sa vie en rose ' si vous aimez...

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Jean Jarno · il y a
merci pour votre rêve...
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Chantal Sourire · il y a
Très réaliste, on est en plein dedans...Je vote !
Et vous invite sur ma page si le coeur vous en dit, merci !

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Jean Jarno · il y a
en plein dedans hélas... Je vais sourire sur votre page
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Rtt · il y a
Très fort et si ça pouvait être vrai...et pourquoi pas : Vive la Sociale ?
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Jean Jarno · il y a
hélas toute ressemblance avec des personnes réelles est sans doute coïncidence... Mais on peut rêver.
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Dominique Vernier · il y a
Bonjour,

Nouveau sur ce site, je découvre les "oeuvres" dont la vôtre... Rexte intéressant et je vous accorde ma voix.
Je vous invite à découvrir "coupable" : https://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/coupable-4

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Caroline Rota · il y a
Pourvu que cette mise en lumière bouscule un peu certaines façons de faire... Mes voix !
Je vous invite, pour un sourire peut être, à découvrir "Mr Butt a disparu" dans le Grand Prix Hiver 2019... A bientôt :)

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Jean Jarno · il y a
Merci, mais je ne crois pas qu'un simple texte changera grand chose