Drame de la jalousie

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Né il y a quelques temps, pas très loin d'ici. Travailleur asocial dans la périphérie  [+]

Image de Automne 2012
Cela n'a pas été difficile de se faufiler derrière le facteur dans le hall du vieil immeuble Haussmannien. Pénétrer dans la cour intérieure ? Un jeu d'enfant, puisque le gamin du troisième oublie systématiquement d'en fermer la porte quand il y range son vélo... qui constitue d'ailleurs un excellent marchepied vers la fenêtre du premier étage. Comme prévu, le vrombissement de l'aspirateur passé dans les parties communes a étouffé le tintement du verre brisé, et le brouillard épais de cette matinée de février couvre la béance de la fenêtre du salon.

Je suis enfin revenu.

La lumière terne qui baigne l'appartement accentue jusqu'à la nausée la nostalgie qui me serre le cœur. J'appartiens à cet endroit.

Le salon n'a pas beaucoup changé : la robuste table de ferme où l'on prenait le petit déjeuner aimante toujours le regard par son incroyable désordre. Lettres décachetées et tartines de beurre entamées se mêlent aux pots de crayons, aux factures, aux tasses à moitié pleines de café froid. Près d'une pile de feuilles étrangement immaculées trône son ordinateur portable, jamais éteint. Les images de la femme de ma vie, absorbée dans son travail face à l'écran hypnotique, me vrillent l'esprit. Mémoire douloureuse du bonheur...
Tous ces matins où un regard enamouré suffisait à dire bonjour, ces soirées alanguies où la moindre activité était une fête : courses folles jusqu'à la boulangerie du coin, lessives contemplatives au Lavomatic, grands ménages au rythme de nos disques préférés... Et nos ballades impromptues jusqu'à l'aube...

Mais l'écran de veille me rappelle la cruauté du présent : ce n'est plus moi qui l'occupe, mais cet homme, son beau « docteur », dont elle m'avait parlé si souvent, avec une naïveté feinte et une voix de miel, avant l'affreuse confrontation.

De rage, je renverse l'ordinateur, qui rend l'âme, tandis que mon regard s'attarde au pied du sofa, sur deux verres à vin où sèchent encore des résidus d'ivresse.
Bing, en miettes les verres, même celui si joliment orné de l'incarnat profond de son rouge à lèvres.
Courage. La chambre. Le lit vide et défait, et à son côté, sommet d'indélicatesse, le sac contenant encore mes vieilles affaires, à jeter. L'affreux manteau rose qu'elle m'avait offert, avec un rire cristallin et castrateur, comme si ça n'avait pas suffi...
Déchirer le manteau, s'enfouir dans les draps, s'enivrer de son parfum encore présent, buter sur l'odeur de l'autre, et déchirer encore les draps. Défoncer le sommier, sous l'œil indifférent des poissons rouges crétins que l'usurpateur avait imposés : Carotte, le clair, et Chocolat, le foncé, du pur mauvais goût. Comment aimer un homme qui aime les poissons rouges ?
Vlan, par terre le bocal. Jouissance de voir crever dans un sautillement désespéré les poissons crétins sur le tapis persan et le verre brisé.
Et puis, tout casser, la bibliothèque et ses bibelots, témoins du nouveau règne, détruire ses meubles, éventrer ses robes, et pisser sur ses vêtements à lui. Ha ! Ha ! Ha ! C'est drôle, ce n'est même pas vraiment un rire qui sort...

Non, ça en valait la peine, vraiment, l'immense cavale pour revenir ici...

Elle m'avait proposé des vacances, pour y voir plus clair. Supplice du long voyage silencieux dans sa vieille voiture, traversée des villes baignées de pluie, des forêts aux arbres dénudés, des montagnes brillantes de neige, jusqu'à cette maison inconnue, où aucune discussion n'avait été possible, où elle avait osé prendre congé de moi, comme d'un vieux copain encombrant, en agitant la main, avec des yeux désolés mais secs.

Non, c'est très bien d'être revenu tout casser, d'avoir ignoré les cris derrière la porte, qui s'entrebâille maintenant prudemment. Et je sais qu'il suffit que je prenne cet air légèrement agressif, un peu zinzin, et tout sera enfin terminé.

Le Parisien
15 février 20**

Fait divers – L'agent d'entretien de ce petit immeuble de la rue du Paradis (10° arr.) a vécu quelques émotions hier matin, après avoir entendu des bruits de heurts violents au premier étage. Croyant à une agression ou à un cambriolage, il a contacté les forces de l'ordre qui ont pénétré dans l'appartement après les sommations d'usage, restées sans réponse. Seul dans le petit deux-pièces, le chien de la locataire des lieux, visiblement hors de contrôle, a dû être abattu par les policiers, avant qu'il ne puisse attaquer. Dans son appartement dévasté, la jeune maîtresse, en larmes, a déclaré à notre journaliste : « Je ne comprends pas, il n'était pourtant pas méchant, du moins jusqu'à son opération.... Je l'avais laissé à des amis qui habitent près de Grenoble, car il ne s'habituait pas à mon compagnon. Il a dû faire plus de six cents kilomètres et casser une fenêtre pour revenir ici... Je ne comprends pas... »

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