Dragibus

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Graveur (au féminin), j'aime écrire de courtes histoires et les illustrer de gravures, en réalisant des "livres d'artiste"  [+]

Image de Printemps 2014
Les enfants du camping l’avaient nommé Dragibus.
Il était tout rond, avait un pelage très court et très noir d’où ressortait juste le blanc de ses yeux et parfois un bout de langue rose lorsqu’on lui donnait un bonbon. Car il adorait les bonbons ce petit chien tout rond. Alors les enfants partageaient volontiers avec lui les Chamallows, les fraises Tagada et autres friandises de toutes les couleurs qui circulaient librement dans le camping.
On ne savait pas à qui appartenait Dragibus.
La patronne du camping avait raconté qu’il était arrivé un soir d’hiver, squelettique et grelottant. On avait du mal à l’imaginer ainsi tant il était rondouillard.
Il était devenu la mascotte du camping. Il suivait les enfants partout. Il ne montrait jamais les dents, même lorsqu’un petit essayait de l’attraper. Il savait si bien s’esquiver qu’on ne pouvait le toucher. Et d’ailleurs comment saisir un petit chien qui n’avait ni oreille ni queue ?
La patronne du camping avait raconté qu’il était arrivé, ce soir d’hiver, dans un bien triste état : à la place des oreilles, deux plaies béantes... Le vétérinaire qui l’avait soigné avait constaté que ce petit chien avait subi des sévices difficiles à décrire et qu’en plus des oreilles, son tortionnaire lui avait tranché la queue.
Les enfants étaient très gentils avec lui. Ils s’amusaient à cacher des bonbons de toutes formes et de toutes couleurs dans toutes sortes de cachettes et ils s’émerveillaient de le voir les dénicher tous grâce à son flair exceptionnel.
La patronne du camping avait raconté qu’il était aveugle sans doute depuis fort longtemps. Le vétérinaire n’avait pas osé expliquer pourquoi...
Dragibus n’avait donc ni oreilles, ni queue, ni yeux et il ne montrait jamais les dents.
La patronne du camping avait raconté qu’il était arrivé, ce soir d’hiver, très maigre car il ne pouvait se nourrir : quelqu’un lui avait cassé toutes ses dents !
Elle le nourrissait donc avec de la soupe qu’elle préparait avec amour et avait prévenu les enfants qu’il ne fallait lui donner que des bonbons mous.
Dragibus était heureux. L’hiver, il restait au coin du feu dans la confortable maison de la patronne du camping. L’été, il se prélassait au soleil ou jouait avec les enfants. Son jeu préféré était « Cherche les bonbons, Dragibus, cherche ! »
Un jour un camping-car arriva. Le conducteur alla s’inscrire au bureau du camping. La patronne du camping proposa au monsieur de monter dans son camping-car pour lui montrer l’emplacement qui était assez loin. Elle s’installa sur le siège avant et se retourna pour saluer la femme et la fillette qui s’étaient glissées à l’arrière. Elle vit tout de suite le fusil. Il était dans une housse mais elle reconnut bien la forme, en femme de chasseur qu’elle était elle-même.
« Oh non, monsieur, vous ne pouvez garder un fusil ici. Il y a trop d’enfants dans le camping et un accident est si vite arrivé ! Vous devez le déposer au bureau, vide de toute cartouche. Nous avons une armoire métallique qui ferme à clé. »
Le monsieur essaya de discuter en montrant son permis de port d’armes et en expliquant qu’il allait faire l’ouverture de la chasse dans quelques semaines, ici-même, dans cette belle région boisée et giboyeuse.
Mais il dut se plier au règlement.
La petite fille nouvellement arrivée remarqua tout de suite le petit chien. Elle voulut le caresser mais bien sûr ne le put. Sa maman lui expliqua qu’il faudrait qu’elle l’apprivoise d’abord. Mais Dragibus s’éclipsa lorsque son mari revint du bureau. C’était un homme de forte corpulence, bien plus âgé que sa femme. Leur enfant devait avoir quatre ans, elle avait une jolie frimousse et des boucles blondes.
Très vite elle eut beaucoup de copains car elle était toujours joyeuse et prête à jouer.
Ce qui stupéfia tous les enfants du camping, c’est qu’elle réussit à caresser Dragibus ! Au bout d’une semaine, elle réussit même à le serrer contre son cœur ! Les autres enfants pensaient que le petit chien était enfin apprivoisé, mais lorsqu’ils essayaient de l’approcher, Dragibus s’esquivait... Loin de ressentir de la jalousie, les enfants n’en aimaient que plus leur nouvelle petite amie. Les adultes pensaient que cette petite avait un don.
Un jour, le camping offrait l’apéritif et tout le monde ou presque était réuni. « Il manque Dragibus », dit quelqu’un. Alors, la petite fille, entourée d’une horde d’enfants, alla chercher le petit chien qui, non loin de là, se chauffait au soleil. Elle le prit dans ses bras sous les yeux admiratifs de tous les campeurs. Lorsqu’elle approcha de son père, Dragibus se mit à pousser un grognement terrible, un grognement qu’on ne pouvait croire sortir d’une si petite bête. Effrayée, elle le lâcha. Mais au lieu de s’échapper, il resta là, planté devant le père, sa gueule édentée largement ouverte, son poil court hérissé. Tous les yeux étaient braqués sur l’homme qui fixait le petit chien. Soudain il courut vers le bureau du camping et en ressortit comme un diable. On le vit prendre dans sa poche une cartouche et la glisser dans le fusil.
Il visa le petit chien qui était toujours campé dans la même position, toujours grondant. La petite fille se précipita. Elle reçut la balle en pleine tête.

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