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Douce réalité

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Mam'zelle A

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FINALISTE
Sélection Public

Souffle saccadé. Cœur battant la chamade. Noir envahissant. Le rideau fermé. Ce moment d'attente, savoir si les applaudissements retentiront aussi fort que la veille. Main dans la main, transpirant. J'écoute. La respiration de mes partenaires. Le bruit du vide, de la pause, de la suspension du temps. Analogue à un adage. Flottant. Une temporalité leurrée. L'espace d'un instant se transformant en une infinité tant aimée. J'hume. L'odeur de la joie, l'odeur de l’exaltation. Un arôme d'après effort. La fragrance de la scène. Contre-temps. Le tissu rouge se soulève, un retour à la réalité. J'imagine tous les regards braqués sur moi. Commence alors le jeu de la perception. Les spectateurs me dévisagent, certains autres me saisissent à la dérobée. Ils sont fascinés. Moi, je les contemple. Un coup d’œil partiel sur chaque âme de mon auditoire. Cet après spectacle s’apparente pour moi à un deuxième ballet. Je savoure. Ces instants resteront à jamais gravés dans ma mémoire. Je les dévore jusqu'à m'en gaver. Les battements rythmiques, grandissant, à travers le public, résonnent dans mon esprit. Cet écho me transperce, me berce et me caresse. Improvisation. Les spectateurs deviennent une unique personne nous égalant. Cet instant, ces secondes, ces minutes riment alors, à un pas de deux entre les uniques personnes présentes dans la salle. Le spectateur, le danseur.
Un salut final. La révérence ou un mouvement de tête. A ce moment là, je me sens inadaptée.
Le rideau finit par se refermer. Un dernier regard. Une dernière odeur. Un dernière son. Une dernière saveur. Les sensations physiques, tactiles sont, elles, toujours présentes. J'ai mal. Comme tout le monde, voudriez vous me dire. Mais non. J'ai mal à ma façon. Différente. La douleur est, pour moi, quelque chose de magique. Elle le restera à jamais. Je peux sentir mon corps. Du moins en partie. C'est cela qui est merveilleux. Déficience. La danse est un art, un langage. Mon langage. Elle est ce qui permet de m'exprimer. Ma parole, mon slam, mon élocution. M'exprimer aussi bien moralement mais physiquement aussi. C'est ce don de la nature, cette science, cette discipline, cette chorégraphie de vie qui me permet de subsister, de me tenir debout. Debout, à ma manière bien sûr, mais debout. Levée, éveillée, être libre et surtout continuer à vivre et être engagée. Nombreux d'entre vous pourront me juger. Me traiter d'incompétente, d’impuissante. J'ai évidemment une chance inouïe d'avoir été prise pour ce spectacle. Ce spectacle, pour dire vrai, plus qu'inhabituel. Ma vie routinière reprendra son cours à sa fin. Mais j'aurai eu une expérience. Pas n'importe quelle expérience. Pas donnée à n'importe qui. En descendant du plateau, ma mère, grande femme se portant, érigée sur ses deux pieds, m'attend. Fière. Connivence. Jeu de regards croisés, attendrissant. J'ai mal aux bras. J'arrive tout de même à me mouvoir jusqu'à elle. Nos amis, notre famille l'entoure. Je les observe et, à travers un sanglot, dans un flot vif de paroles dis : "Hé vous, du haut de mes 16 ans, vous pourriez ou non me croire mais ce que j'ai fait aujourd'hui est ce que je souhaite que tout le monde comprenne un jour. Non pas danser mais apprendre, fendre les verrous nous empêchant de vivre notre histoire. Accepter la différence. Accepter les critiques. Vivre tel que la nature nous a créés. Prendre soin de nos souvenirs heureux. Vivre, sentir, chaque instant. Utiliser l'ensemble des sens qui nous ont été donnés. Profiter de ce qu'on nous propose. Profiter des applaudissements. Profiter des regards bienveillants. Profiter des compliments. Trop de gens vivent dans le passé ou dans le futur. Dans une autre réalité. Ils doivent comprendre ! Mais battez-vous ! Qu'est-ce qu'ils attendent ? Levez-vous ! Créez votre vie ! Modifiez votre destinée ! Ouvrez les yeux quoi! Soyez debout !"

Soyez debout... Vous tous, vous qui avez eu la chance d'être né tel que vous êtes, s'il vous plaît, levez-vous, marchez, courez, sautez, trottinez... Vivez.Vivez sur vos deux jambes. Vivez debout.

Ma maman s'approcha de moi, elle pleurait mais ses larmes s'accompagnaient d'un sourire : "Ma fille, ma petite paraplégique d'amour, je t'aime."

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Elena Hristova · il y a
C'est le cri d'amour d'une petite étoile qui n'a pas peur de briller et illumine tout sur son passage!
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Arlo · il y a
À L'AIR DU TEMPS d'Arlo est en finale du grand prix été poésie. Je vous invite à voyager à travers sa lecture et à le soutenir si vous l'appréciez. Merci à vous et bonne journée.
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Arlo · il y a
Extrêmement touchant et émouvant cet hymne à la différence. Beaucoup d'émotion et de force à travers vos mots. Bravo. Le vote d'Arlo qui vous invite à découvrir son dernier poème * à l'air du temps" retenu pour le grand prix été poésie. Bon après-midi à vous.
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Cannelle · il y a
Très émouvant
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Sosso · il y a
Encore le plaisir de te relire! Bonne chance...et merci merci, pour ces émotions qui sont devenues mots..
C est fort!

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Mau · il y a
merci encore pour ce beau texte
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Fred Panassac · il y a
Superbe inspiration pour illustrer ce thème "Debout" ! Tous mes votes pour ton personnage d'artiste qui suscite surprise et admiration.
Dans un esprit un peu semblable de respect des différences, tu aimeras peut-être ma nouvelle "Fauteui d'orchestre"
Aucune course aux votes, je te rassure, juste une similitude d'inspiration. Le prix auquel je concourais est terminé depuis longtemps, mais ta lecture et ton commentaire me feraient plaisir.
http://short-edition.com/oeuvre/tres-tres-court/fauteuil-d-orchestre

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Bernard Boutin · il y a
Belle réflexion sur la différence, la condition d'artiste, le trac, la volonté de vivre autre chose que ce à quoi on vous a destiné. J'aime beaucoup votre style, fait de phrases courtes et percutantes. Bonne chance pour la finale !
Pour ma part, j'ai deux poèmes, "Cerises" et "Quatrain de sénateur", pas encore qualifiés pour la finale du Grand Prix Printemps, si vous avez un instant à consacrer à leur lecture, par avance merci !

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Eric Vain · il y a
Effectivement, dommage qu'il n'y ait pas plus de votes... La morale est, d'après moi, ancrée dans notre société qui devrait la suivre derrière. Combien de personnes se font montrer du doigts, humilier car différente par rapport à la perfection instruite... Dans ton texte, le dynamisme est très bon, soutenu et original, ce qui donne un attrait encore plus grand à ton texte. Bravo +4 :-)
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Milou · il y a
A la lecture à haute voix c'est encore plus fort. Merci
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