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Double-vue

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Doria Lescure

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Depuis son plus jeune âge, Clémence avait la capacité de voir des choses que personne d’autre ne percevait. Elle était « née coiffée » et cette rare particularité qui la fit venir au monde la tête recouverte d’une très fine membrane, passait pour la marque distinctive des êtres doués du pouvoir de double-vue. Clémence avait un rapport aux objets qui, lorsqu’elle les effleurait, lui permettait de voir les derniers moments de ceux qui les avaient touchés ou possédés. Dans la plupart des cas, il s’agissait de moments d’une intensité et d’une violence qui la laissaient tremblante, hagarde et désemparée par ces visions qu’elle vivait comme une malédiction. Mais assez vite, elle réussit à les maîtriser et à s’extraire de toute l’émotion suscitée en devenant une spectatrice attentive de ses visions. Elle comprit qu’elle disposait d’un pouvoir unique et en grandissant, elle décida que ce don servirait son métier. Après des études de droit, elle intégra sans difficulté les rangs de la police.

Clémence excellait dans l’art de résoudre toutes les enquêtes qui lui étaient confiées. Elle se focalisait entièrement sur sa recherche d’indices, ceux que ses visions pourraient lui faire découvrir. Pour que ses enquêtes aboutissent, il lui fallait trouver des preuves qui ne pouvaient pas être expliquées par ses visions. Depuis quatre ans qu’elle était policier elle avait souvent eu recours à son don mais faisait toujours en sorte de ne rien en révéler qui puisse nuire à la progression des investigations, les visions surnaturelles ne faisant pas encore partie des techniques d’enquête juridiquement acceptables.

Les gens mentent, tout le temps et sur à peu près tout, mais en quelques années de métier Clémence avait pu constater à quel point le mensonge était l’acte fondateur des crimes et délits. Son don lui permettait de confondre leurs auteurs pour peu qu’elle arrive à trouver les éléments matériels qu’ils avaient laissés derrière eux, minuscules ou infimes, au point de passer à côté de toutes les techniques modernes de recherches de traces et indices.

Un soir de permanence elle reçut pour mission d’inspecter l’appartement d’une jeune femme dont la mère avait signalé la disparition au commissariat central huit jours plus tôt. Cette femme était très inquiète car sa fille Emilie ne serait jamais partie où que ce soit, sans le lui dire. Aucune nouvelle n’étant parvenue depuis la déclaration de disparition et aucun mouvement de sa carte bancaire n’étant relevé, Clémence ouvrit une enquête pour disparition inquiétante et se rendit, secondée par une équipe de l’identité judiciaire, au domicile d’Emilie.

En pénétrant dans l’appartement, Clémence ressentit un choc profond. Il y avait une odeur caractéristique, à peine masquée par un parfum de détergeant, une odeur acre sirupeuse et écœurante, comme une odeur de sang en sinistre prélude à ce que Clémence redoutait de découvrir. Chaque objet au-dessus desquels elle imposait ses mains lui renvoyait des images d’une indicible violence.

Elle progressa dans les lieux, se gorgeant de la charge émotionnelle qui exsudait des objets répartis dans la pièce. Il n’y avait aucun désordre, tout semblait à sa place et pourtant, la peur semblait ruisseler des murs. Au sol des traces de sang qu’elle était seule à voir dans sa transe la conduisirent devant le canapé du salon. Clémence remarqua une trace plus sombre comme celle qu’un tapis aurait laissée et les pieds du canapé avaient imprimé des marques indiquant qu’il avait été déplacé.

Laissant les techniciens prendre des photos de ses constatations, elle s’agenouilla et, guidée par ses visions, elle éclaira l’ensemble du sol du salon orientant sa lampe de poche en lumière rasante. Entre deux lames du parquet, au niveau du passage entre le salon et l’entrée elle découvrit un tout petit objet rond en plastique qui luisait dans son faisceau. C’était une lentille de contact. En s’en approchant afin de l’examiner sans la toucher pour préserver l’éventuel ADN qui pourrait s’y trouver, Clémence sentit qu’elle appartenait à l’assassin. Elle venait de trouver un lien qui ferait très vite progresser l’enquête.

Poursuivant ses recherches, elle s’arrêta devant un petit meuble de cuisine. En l’ouvrant avec précaution elle aperçut parmi les couteaux à viande celui qui avait servi au meurtre. Son don lui permettait de le voir recouvert de sang, même si l’assassin l’avait lavé. Elle pouvait reconstituer ses déplacements et visualiser la position des corps au moment de l’agression juste en ressentant les émanations pesantes de la peur mêlée à la folie meurtrière qui avaient imbibé la scène du crime, comme une encre épaisse et noire sur un buvard.

Le seul indice sur lequel elle fondait ses espoirs était la lentille de contact. Une fois l’objet recueilli et ensaché sous scellé par les techniciens de scène de crime, Clémence s’en saisit, provoquant la vision la plus difficile à gérer de toutes celles qu’elle avait déjà eues. La lentille jouait son rôle de transmetteur et Clémence assista au crime à travers les yeux de l’assassin. Tout concordait avec ses premières déductions. Emilie avait été poignardée par un homme qu’elle semblait connaitre pour lui avoir ouvert sa porte. Ils avaient discutés puis s’étaient disputés Emilie se refusant à lui. Fou de rage, il l’avait poussée au sol, battue, violée et pour finir, l’avait poignardée. Au cours de l’effort qu’il avait fourni pour nettoyer la scène de crime, il avait perdu l’une de ses lentilles de contact au moment où il traînait le corps d’Emilie enroulé dans le tapis du salon.

Une semaine après les investigations dans l’appartement, un homme fut arrêté et inculpé du meurtre d’Emilie. Il avait été trahi et confondu par un minuscule petit bout de plastique. Quant à savoir comment il avait été découvert, de cela, Clémence en fait encore et toujours un mystère.

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Utilisateur désactivé · il y a
Oui ! Une histoire bien menée ! Très bien faite écrite avec simplicité ! Fort captivante ! On sent une aisance à travers votre texte ! Vraiment Bravo ! J'adore !
Si l'envie vous prend je vous invite à découvrir mon oeuvre en compétition, catégorie des nouvelles, "Jeunes écritures".
https://short-edition.com/fr/auteur/assmoussa

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Borodine Thomas · il y a
Wow! Ça s'est terminé avec un suspens énorme mais vous nous avez tuéde soif quand même! merci beaucoup. Je vous félicite, mon vote pour vous! merci de visiter mon texte en concours
https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/un-pere-noel-etranger

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Issouf Nassa · il y a
J aime les enquete surtout pour leur cote noir.
Merci de me lire https://short-edition.com/fr/oeuvre/nouvelles/trente-deux

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Dranem · il y a
Je n'avais pas lu ce texte court et noir , une enquête bien rondement menée ; il faut savoir garder ses secrets, comme Clémence ! pour avoir participé dans cette catégorie, javais mis en ligne Série noire... à bientôt sur nos pages respectives !
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Rachid Hamdi · il y a
Texte émouvant , bravo Doria ,je vote en vous invitant à survoler ma page RACHID
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Doria Lescure · il y a
Bonjour Rachid, merci d'être venu me lire, et si vous avez aimé ce texte déjà ancien, peut-être aimerez-vous mon récit "Sur le mur d'en face" en finale du prix imaginarius, pour lequel vous pouvez voter jusqu'au 22 novembre. J'ai été lire votre poème qui, en plus de sa fluidité et de la douceur qu'il dégage se lit comme un parchemin qu'on déroule. C'est original !
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Rachid Hamdi · il y a
Merci Doria , j'irai voir "Sur le mur d'en face ", que je voterai aussi , bonne chance
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Isabelle Lambin · il y a
Un don pas toujours simple à porter mais qui a su trouver son utilité
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Doria Lescure · il y a
Merci Isabelle !
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Keith Simmonds · il y a
Beaucoup de potentiel ici pour un roman policier, Doria !
Une invitation à venir découvrir “le lys des vallées” qui est
en Finale pour le Grand Prix Automne 2018. Merci d’avance
et bonne soirée!
https://short-edition.com/fr/oeuvre/poetik/le-lys-des-vallees

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Guy Bellinger · il y a
Une nouvelle policière bien contée qui exploite habilement une idée de départ originale.
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Doria Lescure · il y a
Cher Guy, je vous remercie pour ce commentaire qui me touche.
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Bertrand · il y a
Un court qui ne laisse aucune chance à l'assassin
Qui n'a pas de don de double vue^^+5

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Doria Lescure · il y a
Grand merci cher Bertrand !
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Bertrand · il y a
A bientôt ^^
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