Double single

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Difficile de parler de soi, mais peut-être quelques mots suffiraient, ni humilité ni orgueil : j’aime raconter des histoires. Le reste est dans mon profil…  [+]

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Je suis entré en contact avec elle à la suite d’une petite annonce sibylline parue dans le journal local : « Cherche colocataire homme/femme travaillant de nuit. Prix très modique. Week-ends à négocier. »

Suivaient un numéro de portable et la précision « après 18 heures ».

Je venais de quitter le nid parental. J’avais le désir primitif de l’oisillon qui cherche à voler de ses propres ailes. Ayant abandonné mes études, j’avais trouvé un boulot de veilleur de nuit.
Je cherchais un petit logement à la mesure de mes maigres moyens et cette annonce était prometteuse. Si le – ou la – colocataire travaillait le jour, ça me donnait l’entière jouissance de l’appartement dans la journée, une aubaine !

J’appelai donc l’auteur de l’annonce. Je tombais sur une voix féminine aussi avare de ses mots à l’oral qu’à l’écrit.

— Dix-huit heures. Ça vous convient ? Je suis Mme Félix, la gardienne.
— Oui, oui…

Elle raccrocha brutalement, me laissant sur ma faim.

Mme Félix était une petite bonne femme brune et mince, nerveuse comme un cheval dans ses brancards. J’avais l’impression de lui faire perdre son temps.

— Le montant du loyer que vous partagerez avec Mlle Aurélie Dumont s’élève à 150 € chacun, déclara la gardienne.
Je la regardai, vraiment intéressé.
— Ce sont ses meubles, mais elle vous en laisse la pleine jouissance… continua-t-elle.
— Et pour les week-ends ? demandai-je.
— J’allais y venir…
Elle me tendit une enveloppe qu’elle venait de sortir de sa sacoche.
— Lisez cela très attentivement et rappelez-moi demain si vous êtes toujours intéressé.

Et, manifestement très pressée, elle tourna les talons et ferma la porte de sa loge où un téléphone s’était mis à sonner.

Je m’installai dans un café et décachetai l’enveloppe. Un peu fébrile, j’en sortis une feuille de papier.

Il s’agissait d’un contrat moral entre Mlle Aurélie Dumont et « … », un blanc qui n’attendait que mon nom. L’adresse du bien y était indiquée : « Appartement sis 12 bis rue D., 5e étage gauche ». Elle était accompagnée d’une suite d’articles détaillés :

« Article 1 – Il est entendu par les signataires du présent contrat que le studio sus décrit serait occupé comme suit :
- du lundi au vendredi inclus, Mlle Dumont aura la jouissance des lieux entre 18 heures et 7 h 30 le lendemain matin ;
- du lundi au vendredi inclus, M… occupera les lieux entre 7 h 30 et 18 heures le lendemain au soir.

Article 2 – Les colocataires susmentionnés n’auront ni à se croiser, ni à communiquer d’aucune manière que ce soit.

Article 3 – En cas d’extrême urgence, le colocataire devra passer par l’intermédiaire de la gardienne d’immeuble, Mme Félix. Aucun appel téléphonique ni visite physique sur le lieu de travail de l’un ou de l’autre ne sera toléré.

Article 4 – Le week-end, l’occupation du studio sera partagée comme suit :
- un samedi sur deux, en alternance, chacun des colocataires occupera les lieux de 9 heures du matin à 20 heures le soir ;
- le dimanche de la même semaine, le locataire qui aura occupé le studio le samedi dans la journée (de 9 heures à 20 heures) l’occupera de nuit (de 19 h 30 à 8 h 30).

Liberté à chacune des parties de trouver un lieu d’accueil pour la nuit qu’il ne passera pas au studio.
Les journées en alternance sont négociables entre les deux parties par l’intermédiaire de Mme Félix.

Article 5 – Le linge de maison, la nourriture et les produits d’entretien sont individuels.

Article 6 – Les lieux doivent être tenus dans un état de propreté irréprochable.

Article 7 – Tout manquement aux règles du présent contrat mettra fin irrémédiablement à celui-ci.

Fait à………….,
Le….. »

Je remis le papier dans l’enveloppe. Je suis tombé sur une détraquée ! pensai-je.

Je devais me décider vite, sans même avoir visité les lieux. Mais combien d’occasions comme celle-ci se représenteront ? Un loyer si bas et en plein Paris !

Laissant mes réticences de côté, j’acceptais donc tous les termes du contrat. Ainsi fut fait.
Cette maniaque me semblait honnête, je suivais ses règles et elle me laissait vivre en paix.
Un week-end sur deux, je squattais chez mes parents trop heureux de retrouver leur fils chéri. Parfois il m’arrivait de passer les fins de semaine chez une petite amie, mais c’était plutôt rare.
Mes week-ends étaient attendus et vénérés, cette paix, cette sérénité dans le « manoir » libre ! Durant deux jours, je n’avais pas à ôter mes draps du lit, ni à nettoyer scrupuleusement la salle de bain et la cuisine pour les débarrasser de toute trace de mon passage.

Cette présence fantomatique me troublait un peu. Parfois, mais très rarement, je trouvais des traces de son passage : un cheveu blond, un papier de bonbon mentholé oublié sur l’évier…

Tout se passait pour le mieux dans le meilleur des mondes, des mondes aussi parallèles que des rails de chemin de fer. Je m’étais fait à cette vie rangée, calme et routinière. Quelque part, ça me rassurait. Cela me donnait une sorte de liberté. Que l’existence est douce lorsqu’elle est aussi organisée ! Je devenais peu à peu aussi maniaque que ma colocataire.

Un matin de septembre, je rentrais du travail. En introduisant la clé dans la porte, j’eus un pressentiment.

« Il » était installé sur le lit sans drap ni taie d’oreiller, des miettes de chips jonchaient le matelas et une canette de coca posée en équilibre sur la délicate table de chevet menaçait de tomber. Un type d’une vingtaine d’années regardait une émission de téléréalité.
Il essuya sa main poisseuse sur son jean et me la tendit avec un large sourire benêt.
— Salut, ça va ? Moi, c’est Sébastien. Elle m’a parlé de toi. Je suis ton nouveau coloc, enfin, tu sais, le petit arrangement…
— Comment ça, mon nouveau coloc ? demandai-je le cœur battant. Ma coloc, c’est Aurélie Dumont…
— Ah t’es pas au courant ! s’exclama-t-il en s’asseyant au bord du lit. Madame Félix a dû oublier. Oh, tu sais, c’est un peu comme ça que ça se passe, les gens vont, viennent… Comme on n’est pas censés se croiser, on tient pas forcément les autres au jus…

Je sentais la colère monter, malgré moi je serrai les poings et les dents. Mon interloculteur dut le voir.
— Hé, t’énerve pas, j’y suis pour rien si la meuf t’a rien dit ! T’inquiète, je lève le camp, c’est exceptionnel que je sois là à cette heure-ci. Je nettoie un peu et je te laisse la place.

Il épousseta négligemment le lit d’un revers de la main. Les miettes tombèrent sur la carpette sans que cela ne l’émeuve. Puis il sauta littéralement dans ses baskets et ouvrit la porte en me lançant un salut amical.
Je n’avais aucune envie d’être l’ami de ce type-là ! Je fis le tour de l’appartement pour découvrir les traces innombrables du passage de ce malotru.
Rognures d’ongles sur le lavabo. Tube de dentifrice ouvert. Pellicule de sparadrap négligemment jetée à côté de la poubelle et tout à l’avenant.
J’étais écœuré. Malgré la fatigue, je me mis à briquer, résolu à rendre à cet espace son ordre initial. Puis je m’assis sur le lit que j’avais recouvert de draps frais et pris ma tête entre mes mains. Mon monde s’écroulait.

Au bout d’un moment je compris, je compris tout ! J’étais devenu Aurélie Dumont !

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