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Dorne

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Charles

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En automne comme en hiver, Dorne était pris en permanence dans la brume. En été, la lumière éblouissante du soleil altérait également la vue des habitants. Il n’y avait en fait qu’au printemps que les choses s’éclaircissaient un peu.
Au bourg, personne ne se plaignait, c’était leur vie. De génération en génération, les habitants avaient peu à peu perdu l’usage de la vue et aiguisé d’autres sens, en particulier le toucher et l’odorat. Une très forte endogamie avait hâté le processus et en sept générations, ils avaient fini par ressembler à des sortes de taupes géantes.
- Mange tes légumes sinon je t’emmène à Dorne et tu reviendras tout seul.
Garin n’avait jamais vu Dorne, mais on lui en avait beaucoup parlé. On lui avait montré aussi la brume épaisse depuis la route. Rien que d’entendre ce nom le terrifiait et il s’attela à manger la purée de carottes préparée par sa mère. Le matin même, son grand-père avait été renversé par une charrette. Le silence du repas était encore plus lourd qu’à l’ordinaire. Jarl, le fils aîné, se décida toutefois à le rompre.
- Papa, tu es déjà allé à Dorne ?
Le père se redressa en prenant un air offusqué.
- Il n’y a que des démons là-bas. Les quelques fous qui s’y sont aventurés n’en sont jamais revenus. Pourquoi irais-je dans ce lieu maudit ?
- Si tu n’y es jamais allé, comment peux-tu savoir que le village est peuplé de démons ?
Le coup partit très vite. Marna, qui l’avait pourtant senti venir, n’eut pas le temps de protéger son fils. Jarl était maintenant à terre et son nez saignait.
- Comment oses-tu parler comme cela à ton père ? Les prêtres nous ont suffisamment répété que Dorne était maudit. Tu devrais plus écouter tes aînés.
Après avoir jeté un regard circulaire sur les convives pour s’assurer de l’effet de ses propos, il ajouta.
-Si j’étais allé à Dorne, tu ne serais pas là aujourd’hui.
Après le repas, les frères aidèrent leur mère à débarrasser la table et regagnèrent leur chambre en silence.
Un peu plus tard, Marna frappa à la porte, s’assit au bord du lit de Jarl et lui passa la main dans les cheveux.
- Ne t’inquiète pas, cette histoire d’accident inquiète beaucoup ton père.
- Mais je lui demandais juste...
- Tu es grand maintenant, tu dois comprendre que les questions trouvent toutes une réponse pour autant qu’elles soient posées au bon moment.
Quelques heures plus tard, Garin se sentit secoué dans son sommeil et se réveilla en sursaut.
- N’aie pas peur, c’est moi, Jarl. Je veux juste te dire que je pars.
- Tu vas où ?
- Où veux-tu que j’aille ?
Garin écarquilla les yeux.
- Non, il ne faut pas y aller, c’est dangereux. Je ne veux pas te perdre.
- Tu n’as qu’à venir avec moi. Toi aussi tu vas devenir grand bientôt et il faudra que tu arrêtes de croire à toutes ces histoires faites pour endormir les enfants et pour préserver le pouvoir des prêtres. Si on découvre le secret de Dorne, nous deviendrons plus forts que papa, plus forts qu’Azan, même.
Garin vit une étrange lueur briller dans les yeux de son frère, mais ses propos le rassurèrent. Sans doute ne voulait-il plus, lui aussi, vivre dans la terreur de Dorne. Espérait-il seulement ne plus avoir à manger de purée de carotte ou voulait-il montrer son courage à Jarl ? Toujours est-il qu’après de longues tergiversations, il accepta de l’accompagner. Sur la pointe des pieds, les deux frères sortirent peu avant le lever du soleil.
Dorne n’était pas loin, Jarl était certain d’y arriver avant midi. Ils étaient de bonne humeur, Garin n’avait plus peur aux côtés de son grand frère et était finalement très content de cette escapade matinale.
Cependant, à peine étaient-ils sortis du village qu’ils entendirent une voix les appeler. Se retournant, ils aperçurent la famélique silhouette du grand prêtre Azan s'approcher d’eux.
- Où allez-vous comme ça les enfants au milieu de la nuit ?
S’il y avait une chose qui faisait plus peur à Garin que Dorne, c’était bien le grand prêtre Azan.
- Et bien, Jarl voulait...
Après lui avoir donné un coup de coude, son frère lui coupa la parole.
- Comme vous le savez, notre grand-père a eu un accident aujourd’hui et maman nous a envoyés lui cueillir des plantes pour le remède qu’elle lui confectionne. Ce sont des plantes qu’il faut cueillir la nuit.
Azan les regarda quelques instants, posant alternativement ses yeux sur les deux enfants. Puis, il se passa une chose extraordinaire chez cet homme qui avait toute sa vie inspiré la terreur : il émit un ricanement. Ce n’était pas le rire de l’homme puissant qui faisait trembler les foules, mais un rire naturel et frais, un rire libéré qui semblait sortir du fond de son cœur.
- Je n’ai jamais rien entendu d’aussi stupide de toute ma vie.
Les enfants étaient stupéfaits, un peu vexés aussi que l’on se moque d’eux. Garin cru bon d'ajouter.
- Mais c’est vrai ! Je ne vois vraiment pas ce qu’il y a de drôle.
Le rire d’Azan reprit et semblait ne plus vouloir s’arrêter, tant est si bien que, sans trop savoir pourquoi, les deux enfants se mirent aussi à rire. Azan se tordait maintenant, laissant au rire, la place à une sorte de mugissement, comme si ses gloussements avaient libéré une bête prisonnière au fond de ses entrailles. Jarl et Garin n’avaient plus du tout envie de rire et reculèrent d’un pas.
Le mugissement continuait et le visage d’Azan était devenu livide. Au bout de quelques minutes, le silence revint d’un coup et Azan s’écroula.
Jarl s’approcha de lui et eut juste le temps d’entendre ses dernières paroles.
- Hors de ma vue, démons. Vous l’avez libéré.
Sur ces mots, il expira et les deux frères se regardèrent interdits.
- Je ne sais pas ce qu’on va faire, Garin. Peut-on revenir au village après ce qui s’est passé ? Comment pourrions-nous expliquer la mort d’Azan ? Et cette chose qu’on aurait libérée, c’est peut-être un démon.
Le petit frère prit alors un air malicieux. Peut-être avait-il compris que les démons ne hantent que ceux qui veulent bien croire en leur existence.
- Maintenant, c’est toi qui crois à toutes ces sornettes ? Moi je sais où nous allons nous cacher.
Et c’est comme ça que les deux frères maudits arrivèrent à Dorne. À partir de ce jour, le bourg ne fût plus jamais le même et la brume commença à se dissiper.

PRIX

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Richard Laurence · il y a
Encore un grand bravo pour ce texte !

Il y a, dans cette finale, des textes de moins bonne qualité, mais le système de votes est ce qu'il est et cela fait partie du jeu... Ce système est un bon système parce qu'il récompense les gens qui votent et font des commentaires sur les textes mais il a aussi un effet pervers : il ne reflète pas réellement les goûts du public.

Je vous invite donc à venir prolonger le plaisir en participant à la "sélection du public" du Festival Off, sur le forum : http://short-edition.com/fr/forum/la-fabrique/imaginarius-2017-le-festival-off

Que la fête continue et longue vie au prix Imaginarius !

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Yann Olivier · il y a
J'aime Sfumato. Je vote. 5 voix.
Je suis aussi en compétition :
http://short-edition.com/fr/oeuvre/tres-tres-court/ainsi-soit-il-2

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Richard Laurence · il y a
Un très beau texte !
Si vous souhaitez un commentaire précis et argumenté, n'hésitez pas à demander (en précisant bien "avec" ou "sans" critique) et, de même, ne vous gênez pas pour venir commenter, critiquer ou même détester ma "Frontière de brumes"...
Tous mes vœux pour cette nouvelle année !

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Charles · il y a
Merci, bonne année à vous également. Très bien votre civilisation quantique. Faites comme vous le sentez pour la critique, c'est toujours intéressant d'avoir le retour du lecteur.
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Richard Laurence · il y a
Eh bien, merci, je vous avoue que j'aurais bien aimé un tel commentaire sur ma page car j'attendais impatiemment, depuis le début, que quelqu'un prononce ce mot magique qui est bien sûr la clé de mon texte : quantique... Mais bravo à vous cela dit.
J'ai beaucoup aimé votre texte qui pose un univers et des personnages très convaincants avec ce village maudit dont les habitants ressemblent à des taupes et ces villageois aux mœurs paysannes plein de superstitions, ce grand prêtre franchement inquiétant et ces deux petits gars qui n'ont pas froid aux yeux. J'ai trouvé la fin un peu décevante cependant, car on ne comprend pas bien ce qui provoque l'hilarité du prêtre ni pourquoi il accuse les deux garçons d'avoir libéré un démon : est-ce que le simple fait du sortir du village la nuit peut provoquer une telle chose ? Cela semble peu vraisemblable. Et même chose pour la dernière phrase : qu'ont donc ces deux garçons de si spécial pour qu'à eux deux, ils réussissent à lever la malédiction qui pèse sur le village ? Bien sûr vous nous avez donné l'explication un peu plus haut : "Peut-être avait-il compris que les démons ne hantent que ceux qui veulent bien croire en leur existence." Mais vous ne devriez pas avoir à nous le dire, on devrait pouvoir le déduire spontanément de votre récit... C'est au lecteur de trouver la clé, ne lui gâchez pas ce plaisir ;). Une suggestion : je trouve votre personnage du jeune frère très intéressant : c'est typiquement le genre de personnage "témoin" qui fait un excellent narrateur. Pourquoi ne pas lui avoir confié la narration de votre récit (comme le fait par exemple Pascal Depresle dans le Granpé, que je vous invite à lire, si vous ne l'avez pas déjà fait...) ? En tout cas vous avez là tous les ingrédients d'une très bonne histoire. Bravo !

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Charles · il y a
Il y avait beaucoup de choses qui pouvaient être améliorées. Ce qui a été à l'origine de l'hilarité du grand prêtre est l'invraisemblance du mensonge du gamin qui ne saute pas aux yeux du lecteur puisqu'on est dans un univers fantastique où tout est possible. Le rire, c'est comme dans le Nom de la Rose ce qui permet de chasser l'"obscurantisme", mot clé pour moi qui a été utilisé par Yasmina ci dessous. Ce que le grand prêtre évacue en riant, c'est sa part d'obscurité et comme il n'est qu'obscurité, il finit par mourir. Les deux frêres ne font qu'apporter la lumière dans un village qui s'était retiré du Monde. Si l'approche analytique des textes vous intéresse, je vous invite à nous rejoindre dans le comité de lecteurs de short. S'agissant de la physique quantique, peut être auriez vous dû insister un peu plus avec un titre comme "Le cantique du quantique" ou "le quantique c'est fantastique". Mais bon, il fallait caser la brume que vous semblez trainer comme un boulet.
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Richard Laurence · il y a
Incroyable ! Figurez-vous que j'ai pensé à ce titre ! Ainsi que, vue la période, à un invraisemblable "Quantique de Noël" ;) Puis j'ai fini par conclure que le sujet ne se prêtait guère aux jeux de mots...
Non seulement la lecture analytique m'intéresse mais elle me passionne donc je vais réfléchir sérieusement à votre proposition. Merci beaucoup !

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Charles · il y a
Le comité a besoin de gens comme vous mais attention, c'est un peu comme le grand mur de Game of thrones derrière lequel se bousculent les hordes sauvages d'auteurs en herbe.
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Richard Laurence · il y a
Haha! Oui, c'est ce que j'avais cru comprendre... Mais j'avoue que l'image fait un peu froid dans le dos ! :)
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Béatrice Gloda · il y a
Oui, j'aime bien ! Jetez un oeil sur le mien (je ne dde pas de voter), la base se ressemble, pas la fin en revanche
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Charles · il y a
Effectivement, il y a une filiation onteressante.
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Jean Jouteur · il y a
Oui, il suffit de croire aux démons pour qu'ils se manifestent. Nous avons besoin de nos peurs pour vivre, vous avez fort bien su les dépeindre !
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Atoutva · il y a
Beaucoup d'imagination. Bravo !
Aimerez-vous mon "loup"? merci d'avance.

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Philippe Clavel · il y a
Une vraie nouvelle avec de bons ingrédients dont le meilleur est sans doute la qualité de l'écriture
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Emsie · il y a
Un récit bien mené qui tient en haleine. On a de l'empathie pour ces deux frères et on ne veut plus les lâcher. Vous avez mes votes !
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Claude Wonder · il y a
J'adore. Bravo !
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Mab · il y a
je vote pour cette histoire de bonne facture de sorcier
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